jeudi 18 août 2016

Où il est question de vikings cabotins, de nonnes militantes et de quelques autres élèments pseudo-historiques. 3/3

Le navire viking se rapproche à présent de la haute mer. Les hommes doivent opérer différentes manœuvres. Tandis que la plupart rangent les rames et obturent les trous de nage à l'aide de bouchons, d'autres relèvent l'espar afin de déployer la grande voile carrée.

Erlendur et Varg restent interdits quelques secondes devant l'assurance de la nonne qui vient de les interpeller. C'est une jeune beauté originaire des marches chrétiennes d'Ibérie. Erlendur reprend ses esprits le premier.

Erlendur : plaît-il ?

La jeune nonne, appelons-la Sœur Maria-Paola, prénom fort courant à l'époque, Sœur Maria-Paola donc, semble se rappeler qu'elle n'est qu'une otage. Elle reprend d'un ton moins autoritaire.

Sœur Maria-Paola : enfin...quand je dis «manger dans la main » c'est une image, vous serez pas obligés de le faire réellement... cela dit, embrasser la chevalière de l'évêque c'est plutôt bien vu.

Erlendur : et pourquoi devrions-nous faire ça ? Il désigne Sœur Marie-Arlette qui égrène son chapelet Pour ressembler à celle-ci ? Tu crois qu'elle fait envie ?

Sœur Maria-Paola qui oublie à nouveau sa position de captive et s'énerve: Mais non ! Faites pas attention à cette tarée ! Elle se croit encore à l'époque des premiers martyres.

Varg tout en parlant, il tente d'évaluer le vin restant à travers l'orifice du tonnelet : et pourquoi alors ? Odin, Thor, Locki et tous les autres sont des dieux moins exigeants que le seul que vous avez. Une chèvre égorgée par-ci, un banquet par-là et quelques crânes d'adversaires bien défoncés c'est tout ce qu'ils demandent. Vous, les hommages à rendre c'est tous les jours et en tirant la gueule. Si j'étais roi par-ici j'te ferai dégager tout ça...

Sœur Maria-Paola : parce que tu crois que c'est avec quelques chèvres que tu vas prendre le pouvoir ? Je dis pas que pour faire quelques coups ici ou là, vos groupuscules de guerriers c'est pas efficace, non. Pour occuper une place forte et rester une nuit debout à faire l'inventaire de ses richesses, vous vous en sortez pas mal, mais de là à pérenniser vos succès, c'est pas encore gagné !

Varg tout en parlant, à l'aide d'un corporal brodé, s'éponge le visage du vin qu'un ressac a propulsé hors du tonneau : on est peut-être pas nombreux mais chacun de nos hommes en vaut dix des vôtres...

Sœur Maria-Paola qui l'ignore et regarde Erlendur : ça veut prendre le pouvoir et ça n'a même pas d’Église ? Non mais à l'eau ! Oh hé les mecs ! Faudrait se réveiller, on sera bientôt en l'an mille !

Erlendur : si vous n'avez pas d'armée, vous avez quoi à nous proposer ?

Sœur Maria-Paola : l'hégémonie sur toutes les sociétés d'Europe, excusez du peu ! Chez vous, si un fjord égale un royaume, vos petits groupes de combattants y sont adaptés, mais chez nous c'est différent. Si vous voulez vraiment le pouvoir, faut s'en donner les moyens. Je vous parle pas d'occuper un lopin de terre ou une forteresse, je vous parle d’État. Ici, l’Église forme les cadres. L'éducation, la diffusion des informations et des idées, la gestion des patrimoines, ce sont les clercs qui gèrent tout ce bouzin. Soit vous passez encore mille ans à constituer une organisation qui puisse concurrencer la nôtre sur tous ces niveaux, soit vous vous emparez des bons outils. Et puis... elle désigne d'un coup de menton sœur Marie-Arlette on a une emprise pas dégueu sur les esprits des simples, des paysans, des artisans. J'vous garantie que c'est carrément plus facile de racketter les prolos en leur expliquant que c'est normal, Dieu le veut, plutôt qu'avec vos bateaux à tête de serpents...

Varg : de dragons... c'est des têtes de dragons. Il s'aperçoit que personne ne l'écoute. Jusqu'à présent je trouvais ça hyper badass mais je saurais pas dire pourquoi, depuis qu'elle parle, la gamine, j'me sens un peu con...

Soeur Maria-Paola : ...la tactique doit s'adapter aux situations réelles, peu importe le folklore des anciens, les textes sacrés ou les prières.

Erlendur-le-penseur est resté silencieux. Tout en se caressant la barbe, son regard se porte alternativement sur cette jeune nonne belle et perspicace, sur ses hommes robustes et énergiques et sur son crucifix inversé. Il soupire et reprend :

Erlendur : nous avons deux jours de navigation jusqu'à notre prochaine base, viens t’asseoir près de moi, chère... sœur, tu vas avoir le temps de développer tes idées. 
 


mercredi 17 août 2016

Où il est question de vikings cabotins, de nonnes militantes et de quelques autres élèments pseudo-historiques. 2/3

Le navire d'Erlendur s'éloigne de la côte. Au loin on aperçoit d'épaisses fumées s'élevant de l'endroit où se situe le couvant. L'incendie n'est pas un acte gratuit, c'est une vieille technique de pillards : tandis que les autochtones s'empressent de lutter contre les dégâts du feu, personne ne s’occupe de poursuivre les responsables.

Les hommes rament vigoureusement, tout surpris encore de la facilité avec laquelle ils se sont emparés des richesses du couvent. En plus d'or et d'argent, les hommes du nord rapportent des victuailles et quelques tonneaux de vin. Un groupe de nonnes, assises entre les bancs de rames, figurent également au butin. Avec d'autres vêtements que ces austères bures, on en tirera un bon prix comme esclaves de maison. Pour le moment, les vikings, restés de grands enfants, leurs chantent des chansons paillardes apprises dans les ports de Francie.

Erlendur-le-penseur et Varg-le-fougueux se sont installés à la poupe du langskip. Erlendur s'est approprié un crucifix en or. Mis à l'envers en pendentif, cela fait un très joli Marteau de Thor. Varg, quelque peu éméché, sirote du vin dans un calice incrusté de gemmes.

Varg : sans déconner ! J'ai jamais vu un raid aussi facile que celui-là ! Au moins quand on attaque un village, les bouseux prennent la peine de courir dans tous les sens. Ici rien ! Une fois la porte défoncée, les gonzesses étaient à genoux les mains jointes à chanter des trucs en latin. Y en a qu'ont résisté de ton côté ?

Erlendur : je sais pas si on peut appeler ça « résister », y a une vieille qui m'a jeté des gouttes d'eau avec un goupillon, j'ai pas compris...

Varg : on a beau être riche, c'est pas avec ces faits d'armes qu'on ira au Valhalla.

Varg se penche vers une nonne un peu plus âgée que les autres, qui marmonne des prières depuis le départ du couvent.

Varg : ta gueule la vioque ! T'en a pas marre d'invoquer un dieu qui t'a pas défendue ! Comment on peut encore être chrétien de nos jours ?

Sœur Marie-Arlette : je suis chrétienne depuis mon baptême, la vérité m'a été révélée, ce crucifix que je porte jour et nuit en atteste. Si vous êtes trop brutes pour comprendre qu'il n'y a qu'un Dieu unique, tant pis pour vous, vous brûlerez en enfer !

Varg pouffant: qu'est-ce que c'est que ce charabia ?

Sœur Marie-Arlette : comment osez-vous rire après le sacrilège que vous venez de commettre ? Vous avez volé l'or que de braves chrétiens avaient épargnés après de longues années de labeur pour racheter leurs péchés. La souffrance de votre prochain ne vous émeut pas ? Notre Église, elle, est miséricordieuse !

Varg : tu parles ! L'or stocké dans ton temple ne servait à rien. Il n'avait aucune valeur. Nous avec ça, nous allons acheter des armes, du tissus et des lingots d'argent. Et on va les acheter à tes braves chrétiens francs et saxons. Donc ton or va circuler à nouveau, donc ton pays s'enrichira. Grâce à ton dieu ? Non, grâce à bibi !

Sœur Marie-Arlette : ce qui est vénal est diabolique, c'est écrit dans la Bible. Vous devriez la lire au lieu de vous enivrer, il n'est peut-être pas trop tard pour sauver votre âme !

Varg : ça me servirait à quoi? Moi je suis riche, toi t'es moche, triste et pauvre !

Sœur Marie-Arlette : j'ai fait vœux de pauvreté. J'ai une vie riche et cela vaut mieux qu'une vie de riche.

Varg : tu doutes jamais toi ?

Sœur Marie-Arlette : non car je sais que j'ai raison. Peu importe ce qu'il va advenir de moi. Qu'il soit marqué sur ma tombe que « toute ma vie j'ai eu la foi, même si les barbares l'ignorent ». Le royaume de Dieu sera un jour instauré sur Terre. Ce sera pour votre bien, même si vous ne le savez pas. Jésus est notre sauveur.

Varg se tape sur les cuisses en riant à gorge déployée devant l'inflexibilité de la religieuse. Elle lui rappelle sa vieille tante constipée. Amusé, Erlendur a suivi la conversation. Curieux, il veux encore éprouver le fanatisme de cette bigote.

Erlendur : Jésus ? Combien de cavalerie lourde ?

Sœur Marie-Arlette est brièvement déstabilisée par cette association entre détachement spirituel et pragmatisme militaire. Cela ne rentre pas dans son schéma de pensée. Elle réfléchit à toute vitesse pour trouver une citation de la Bible propre à embrouiller ce païen. Elle va répondre lorsqu'une toute jeune nonne assise à ses côtés lui coupe la parole :

La jeune sœur : on a pas besoin de cavalerie lourde, on aura bientôt la vôtre. Si vous êtes pas la moitié de deux abrutis, vous viendrez d'ici peu manger dans la main de nos évêques.

à suivre …



mardi 16 août 2016

Où il est question de vikings cabotins, de nonnes militantes et de quelques autres élèments pseudo-historiques. 1/3

Quelque part dans une bourgade côtière de la Francie, aux environs de l'an 900. Deux hommes, Erlendur-le-penseur et Varg-le-fougeux, sont attablés dans une auberge. Malgré le fait qu'ils soient les seuls à parler et comprendre le norrois, inconsciemment, ils échangent à voix basse. Ces deux hommes sont des « hommes du nord », les fameux vikings, mais ce soir, aucun attribut guerrier ne se laisse deviner. Erlendur et Varg font partie d'une expédition commerciale. Ils longent les côtes du continent pour vendre de l'ambre, des fourrures et du bois. Accessoirement, ils étudient aussi les régions traversées : ressources, accessibilités et surtout systèmes de défense. L'information étant une marchandise comme une autre, les éléments intéressants seront revendus aux Jarls danois pour de futures expéditions de pillages. Mais ces dernières semaines, ces récoltes sont pauvres.

Varg : beuuurk ! Mais avec quoi ils le font leur cidre ? de la pisse d’âne fermentée ? Ils ont vraiment rien pour eux ces crevards de francs !

Erlendur : il est vrai que les ressources de ce pays sont quelque peu … restreintes. Ce qui n'arrange pas nos affaires.

Varg: Quelque peu restreintes ? C'est mort oui ! Tout pue la misère dans ce bled ! Regarde ces connards autour de nous comment qu'ils sont maigres ! Porter des objets en métal ça les essoufflerait ! Un raid ici, à tout casser, ça rapporterait un demi-sac de grains et quelques poules malades... parce que moi j'embarque pas leur picole !

Erlendur : reste la bâtisse qu'on a aperçu sur la côte, à deux lieues d'ici.

Varg : mouais... faudrait voir...

L'aubergiste s'est approché de nos deux compères. Ayant flairé des clients fortunés, il tente de les retenir en posant d'autorité un nouveau pichet de cidre sur la table.

L'aubergiste : cadeau de la maison ! Tout va comme vous voulez, messieurs les touristes ? Est-ce que je peux vous être utile à quelque chose ?

Erlendur lève son broc plusieurs fois en direction de l'aubergiste, mais sans jamais le porter à sa bouche.

Erlendur parlant en franc : merci pour ce vigoureux breuvage. Mon ami me disait tout le bien qu'il en pensait. Allez Varg ! Fait honneur à notre hôte ! Cul sec ! Varg avale le cidre en laissant échapper des larmes. Puisque vous nous proposez votre aide, vous allez arbitrer notre différent. Mon camarade prétend que la bâtisse au nord du village est une garnison, moi je pense que c'est une ferme fortifiée, qui de nous deux a raison ?

L'aubergiste : aucun d'entre vous ! Vous devez parler du couvent.

Erlendur : et qu'est-ce donc qu'un Kou-Ven ?

L'aubergiste bombant le torse : c'est le lieu sacré où reposent les reliques de Saint-Léon, tué d'un coup de pieu par le diable lui-même. Ses ossements sont désormais gardés dans un merveilleux coffre incrusté d'or et de diamants.

Les deux vikings se regardent, soudain plus attentif.

Erlendur : et... hum !... les habitants du …. Kou-Ven seraient-ils intéressés par la venue de deux honnêtes commerçants ? Pensez-vous qu'ils auraient quelques piécettes à troquer contre des produits de qualité garantie ?

L'aubergiste hilare : des piécettes ? On voit que vous n'êtes pas d'ici ! Sachez messieurs que le couvent de Saint-Léon recèle le plus grand trésor de la région ! Tout homme qui en a les moyens rachète ses péchés en donnant de l'or. Mais ne vous faites pas d'espoir, cet or n'est plus en circulation, il est désormais pour Notre Seigneur Jésus.

Varg : nomdedieudenomdedieudenomdedieu !

Erlendur : mais un tel trésor doit être sous bonne garde je présume ?

L'aubergiste : évidement ! Il est sous la protection des nonnes.

Erlendur : des nonnes ?

L'aubergiste : des nonnes. Des religieuses, une quarantaine de femmes. Ça va des novices qui ont seize ans jusqu'à la mère supérieure, 60 ans cette année.

Erlendur : serait-ce des guerrières surentraînées ? Des porteuses de boucliers, des skjalmös comme on dit chez nous ?

L'aubergiste : non ! La violence est bannie ! Elles ont fait vœux de chasteté et de pauvreté... mais leurs prières sont très puissantes !

Varg : par la pine de fer d'Odin ! Erlendur lui donne des coups de pieds sous la table.

L'aubergiste : … sans parler de leurs connaissances des textes sacrés, elles sont incollables pour vous justifier la consubstantialité du Père et du Fils...

Erlendur : voui voui voui... mais mettons que des gens mal intentionnés veuillent quand même s'en prendre aux richesses du Kou-Ven – on voit de ces choses par les temps qui courent -il y a bien une garnison à proximité, prête à intervenir ?

L'aubergiste : Pas la peine puisque je vous dis qu 'elles prient ! C'est IM-PO-SSIBLE d'attaquer le couvent! Un homme assez fou pour le faire serait aussitôt excommunié par le Pape, banni de l’Église ! Vous vous rendez compte ?

Erlendur : oh ben oui alors... merci pour tous ces éclaircissements mon brave, faites donc porter un tonneau de ce... délicieux cidre aux hommes restés sur notre bateau.

L'aubergiste s'éloigne, ravi de son affaire. Erlendur se retourne vers son compagnon qui dissimule mal son excitation.

Erlendur : si je résume calmement la situation, nous avons un bâtiment isolé, plein à craquer d'or, occupé par des femmes vierges désarmées...

Varg : quand on va raconter ça aux copains, on va pas pouvoir les tenir. On y va s'te plaît ! S'te plaît ! S'te plait !

Erlendur se passe la main sur la barbe, pensif. Il soupire et reprend :

Erlendur : Pas d'alcool pour Gunnar et Roddrik, ce soir c'est eux qui conduiront le drakkar. On sort les haches de sous les bancs de rames et on va rendre visite à ces nanas qui sont si fortes en textes sacrés !

À suivre...

dimanche 10 juillet 2016

Et si on foutait la paix au foot ?

On aurait besoin d'un historien des mouvements sociaux pour qu'il puisse nous dire à partir de quand les gens tristes et chiants ont pris le pouvoir dans les organisations de gauche. Plus l'équipe de France de foot progresse dans le tournoi de l'Euro, plus les réseaux sociaux sont envahis par les jérémiades de militants aigris de ce succès. « Ouiiiin, couinent-ils, peuple de moutons, au lieu d'aller aux matchs soutenir des millionnaires, i'feraient mieux d'aller en manif ! ».

Les curés rouges prétendent qu'il y a plus de monde mobilisé pour suivre les bleus que pour lutter contre la loi travail, ceci sans avancer de source ou de chiffre. Et d'opposer ainsi chevaliers blancs allant en manif (eux évidement) aux sombres incultes qui ont le tord d'oublier la grisaille ordinaire dans les extraordinaires tirs de Griezmann (les vilains beaufs bien sûr).

Des militants de gauche se retrouvent à ricaner de concert avec les grands bourgeois, invoquant d'un air entendu la maxime romaine « du pain et des jeux ». Ils oublient que le système leur injecte à eux aussi leur dose de « pain et de jeux ». Game of Thrones ou le festival d'Avignon sont un peu plus raffinés mais pendant qu'on se demande qui va se faire bouffer par les dragons, on est pas présent à Nuit Debout...

Pourtant quel mal y a-t-il à se retrouver entre potes, faire la fête et avoir un motif, aussi futile soit-il, de bonheur et d'euphorie ? Ce sera interdit sous la Sixième République éco-socialiste ? Qu'est-ce qu'on va se faire chier quand on sera émancipé par les curés rouges anticapitalistes !

D'où cette question non résolue : de quand date le putsch des pisses-froid dans les organisations de gauche ? Ça n'a pas toujours été le cas. Les grévistes de juin 36 faisaient bien des bals dans les usines, en suivant le Tour de France. En mai 68, ça ramonait furieusement derrière les amphi entre deux manif. Et pourquoi décréter deux camps entre les manifestants contre la loi travail et les supporter des bleus ? Ne peut-on pas faire les deux ? Pourquoi ce manque d'imagination d'un esprit binaire affligeant ?

On peut défendre le code du travail et aimer le foot.

On peut être pour l'écologie et aimer les barbecues.

On peut être féministe et raconter des blagues de cul (vous connaissez la différence entre un Ricard et un 69 ? *)

On peut lutter contre l'homophobie et penser que le gouvernement et le Medef sont des gros enculés.

Il n'y a aucune raison logique de mettre sur le même plan et opposer un divertissement et une lutte politique. Un militant de gauche pas trop con doit pouvoir comprendre que supporter et non-supporter, beaufs et bobos sont une seule et même classe populaire et c'est jouer contre son camp que de tenter d'opposer les uns aux autres.

Et puis on se marre bien dans les tribunes de foot...




* avec un Ricard on sent l'anis

jeudi 7 avril 2016

Interview de Philippe Poutou

Philippe Poutou tenait une réunion publique à deux cent mètres de chez moi en février dernier. Il était donc dit que nous nous rencontrions... En vérité, j'ai d'abord cru que c'était Bill Murray mais le gars était trop souriant pour être l'acteur de Lost in Translation. Une fois ce malentendu dissipé, on a causé de sujets qui intéressent ce blog : les rapports entre militants, les façons de militer, le fonctionnement d'une orga, les formes de communications...

Ton départ du comité exécutif du NPA, en novembre 2014 n'est pas passé inaperçu. Ta lettre de démission s'est retrouvée dans Mediapart, était-elle destinée à être publique ?

Non. Elle a ''fuité''. Je l'ai envoyée à la liste du Conseil Politique National du NPA qui comporte une centaine de mail, elle a ensuite circulé parmi les militants. Quelqu'un a fini, peut-être sans mauvaise intention, par la passer à un journaliste. C'est comme ça, c'est pas non plus bien grave, on aime bien quand les journalistes s’occupent des conneries de l'UMP ou du PS, donc faut accepter que nos problèmes soient débattues publiquement. En soi c'est pas un vrai problème.

Dans cette lettre, tu disait que tu avais l'impression d'être un fantôme au sein du CE, que tu ne te sentais pas utile et tu reprochais aussi un manque de respect de certains camarades. Comment ça se traduisait par exemple ?

Le problème [de cette mauvaise ambiance] c'est le contexte politique et social qui est dur pour les organisations et les syndicats. On voit qu'on a pas trop la main, qu'on ne peut pas agir comme on veut, qu'on est marginalisé. Tout ça crée un contexte très particulier dans les organisations et ça a des conséquences, celles de détériorer les relations en interne. Il y a une sorte de résignation ou de désespérance qui se met en place et les combats que l'on ne peut mener à l'extérieur, on les mène à l'intérieur de l'orga. Du coup les relations entre militants se détériorent et moi, étant bordelais dans un milieu très parisien, je deviens l’élément extérieur à qui il est facile de répondre « t'as qu'à venir » alors que tous les autres sont sur place. Ces exemples datent d'il y a deux ans mais ça n'a pas beaucoup changé aujourd'hui.

A part être parisien, c'est quoi le profil d'un membre du CE du NPA ?

Je crois que c'est ''enseignement publique'' et puis vieillissant aussi. C'est un problème qu'on a depuis longtemps. On a beaucoup de jeunes dans l'organisation mais les cadres restent des anciens.

Ça fonctionnait mieux du temps de la LCR ?

Moi je ne peux pas comparer parce que je suis arrivé à la direction suite aux élections [présidentielles de 2012] mais je sais qu'il y avait déjà des situations difficiles en interne. Alors on peut penser que ça se dégrade à cause de la situation sociale et aussi parce qu'on est moins nombreux. Du coup les mauvaises relations entre certaines personnes apparaissent plus vite et de façon plus flagrante et pèsent plus sur l'organisation. C'est ce qui arrive quand un groupe rétrécit.

Tu racontes que le NPA subit aussi des ambitions personnelles. C'est quoi les ambitions personnelles quand on est au NPA ? Pas être élu sénateur ou député ?

L'ambition personnelle c'est pas forcément avoir des postes. Comme dans un syndicat ou une entreprise, on a des gens qui aiment bien jouer les petits chefs, même à un tout petit niveau, qui aiment décider à la place des autres et faire preuve d'autoritarisme. On pourrait espérer construire un parti à l'abri de ça, mais non, c'est comme partout. Alors demandons-nous comment on peut isoler ces défauts.

Justement, tu as des solutions pour corriger tout ça ?

Non, je n'en ai pas. Après on se dit que si jamais demain on arrive à revivre des mouvements sociaux, qu'on a ça comme aliments au quotidien, ça paraît logique que la vie interne progresse parce qu'on se libérera des conflits internes. De la même manière que dans une entreprise, on peut voir des conflits entre collègues, des jalousies entre les carrières des uns et des autres, les relations tendues avec les chefs, si un conflit social survient, ces conflits sont relégués au second plan. Des groupes et des liens collectifs de solidarité vont naître. Nous [le NPA] on est un peu dans cette situation là, ça dépend de l'extérieur. En attendant comment on fait ? En tout cas discuter de ça c'est compliqué.

Tu racontes que comme les autres porte-paroles, tu décides seul des déplacements que tu vas faire. C'est le cas ce soir ?

Oui, c'est les camarades qui me sollicitent pour venir dans leurs villes, je fais en fonction de mon emploi du temps. Ce n'est pas dramatique en soi parce que c'est mon boulot aussi. Mais c'est dommage qu'on ne puisse pas en discuter collectivement.

Ça veut peut-être dire que le CE te fait confiance ?

Non, c'est pas une marque de confiance, c'est une habitude qui a été prise. Chacun bosse dans son coin. C'est vrai que ce serait plus confortable si ça fonctionnait différemment. Il vaut mieux se le dire, on ne devrait pas fonctionner comme ça.

A quoi la direction du NPA devrait-elle servir, mise à part ça ?

Le rôle d'une direction n'est pas seulement de dire ce qu'il faut faire. Elle doit être à l'écoute de la base militante. Donc quand on décide d'une campagne nationale, comment peut-on donner aux équipes locales les moyens d'agir ? Ça veut dire avoir un regard sur les autres et pas juste sur ce qui se passe à Paris. Ça pose la question de comment on homogénéise un parti afin de gagner du temps, d'économiser de l'énergie militante. Entre le Gers où l'on a cinq militants et Paris où il y en a plusieurs centaines, ce ne sont pas les mêmes conditions de travail – on peut employer ce terme là – on doit donc savoir comment répondre aux besoins particuliers des uns et des autres. Pour l'instant on est loin de pouvoir maîtriser cette situation-là.

Il n'y pas de commission sur les questions de fonctionnement au NPA ?

Non, il y a des commissions thématiques (anti-racisme, féministe, écologie...). On a essayé de mettre en place des groupes pour l'amélioration du fonctionnement de l'orga mais on a jamais réussi à instaurer des choses qui soient collectives (au niveau de la direction).

Quand tu as été candidat, tu avait bien une équipe derrière toi ?

Oui, mais c'était fragile.

Un militant du NPA local disait dans la presse que « les partis désormais c'était cramé », tu es d'accord avec lui ?

Globalement oui, on peut le dire, il y a un discrédit énorme. Mais je ne crois pas qu'on souffre de ça, nous. De toute façon, la politique en elle-même a toujours été étrangère à la plupart des gens. Beaucoup votent et point barre. C'est vrai qu'on dit qu'il y a une crise de l'engagement politique. Beaucoup de militants, à la gauche de la gauche, se découragent, se mettent en retrait mais si on compare à une échelle de temps plus large, moi j'ai jamais connu des moments où il y avait plein de militants, ni dans les partis, ni dans les syndicats. C'est peut-être plus flagrant aujourd'hui parce que le patronat est à l'offensive et on voit qu'on n'est pas assez nombreux pour riposter. L'associatif est cramé, les syndicats sont cramés... comme les partis. C'est l'idée de résistance collective qu'il n'y a pas ou plus dans la tête des gens.

Qu'est-ce que tu penses alors des nouvelles formes de militantisme hors-partis du type « collectifs citoyens » ou les « indignés » ?

On peut parler aussi des zadistes. Ce sont des embryons de nouvelles formes de luttes et c'est pas mal, mais on voit bien qu'eux aussi manquent de force. Ces mouvements se développent mais en méfiance des milieux qui militaient déjà et c'est un handicap pour tout le monde. Ça fonctionne bien à Notre Dame des Landes, on a là un bon exemple où agriculteurs et zadistes, sans toujours faire les mêmes choses, discutent et agissent ensemble. A Sivens ça n'a pas pu prendre. Entre les zadistes, les associations du Testet, le collectif des Bouilles, ce n'était pas tout les jours la bonne ambiance. Après, nous, on est pour que les gens s'organisent eux-mêmes quelques soient les formes que ça prendra.

Pour faire écho aux précédents articles du blog, qu'est-ce que tu penses de Chouard et du tirage au sort en politique ?

Je ne connais pas Chouard, mais le tirage au sort, à mon avis, c'est bidon. Ça fait un peu tâtonnement : « on sait pas quoi faire, donc si on disait ça ». Ce qui nous manque c'est que des tas de gens s'investissent. A partir de là on pourra envisager de comment se structurer, et certains éléments deviendront peut-être pertinents à ce moment-là. On est tous en attente de quelque chose qui nous botte. C'est comme les formes de lutte. Les manif, on sait tous que c'est hyper-chiant. Toutes les villes ont leurs habitudes, on refait le même trajet de telle place à telle rue depuis des années. Mais on se dit qu'il vaut mieux ça que rien. C'est quand ça explosera qu'on trouvera de nouvelles formes de luttes. Mai 68 ça ne s'est pas préparé avant. En attendant, le fait qu'il n'y ait plus qu'un seul type de discours sur l'immigration, le chômage, l'économie, tout cela entretient une grosse confusion sur les lignes politiques. Ça profite d'abord au gouvernement, dont tous les membres sont aussi nuls les uns que les autres mais qui arrivent quand même à faire passer leurs réformes à coup de 49.3. Ça profite ensuite à pas mal de mouvances qui entretiennent cette confusion et sont des passerelles vers l'extrême-droite.


Question à la manière des Inconnus qui demandaient la différence entre un bon chasseur et un mauvais chasseur, c'est quoi la différence entre bon militant et un mauvais militant ?

J'ai pas envie de classer les choses comme ça. Je pense que dans les milieux militants, parce qu'on arrive pas à mener les combats comme on voudrait et que nous sommes des militants, des combattants donc, on va se battre contre n'importe qui. En interne ça donne des situations problématiques. C'est la même chose dans les boîtes avec les batailles inter-syndicales. Il y a trop de divisions, d'esprit boutiquier. On est formé par ça et on croit parfois que militer c'est combattre FO, la CFDT et mettre ça en avant. Le rapport de force étant défavorable, on mène les combats qu'on peut mener, et les combats qu'on peut mener facilement c'est contre celui d'à côté. En interne au NPA, on dépense une telle énergie à combattre la tendance d'à côté qu'on finit par croire que la priorité ça devient ça. On finit par croire que militer c'est ça, avec un rapport parfois très viriliste, très musclé. C'est le cas au NPA, c'est le cas aussi dans tous les courants du Front de Gauche et dans tous les syndicats.

Comment peut-on sortir de ces combats stériles ?

On devrait avoir le droit de douter. Pour l'instant le doute est vu comme une faiblesse par ceux qui n'ont que des certitudes. Il faudrait vraiment arriver à ce que nos points de désaccords deviennent des points de débats et pas systématiquement des points de conflits. En plus ça ne donne pas envie de nous rejoindre. Les gens ont suffisamment de conflits dans leur vie pour s'en rajouter d'autres au sein d'une orga.

Dernière question : les clips de campagne pour les présidentielles de 2012 étaient vraiment géniaux. Comment l'idée vous est venue ?

C'est le réalisateur des films, Hugo, qui est toujours militant au NPA, qui a écrit les scénarios avec ce côté culotté et osé. Au début ça passait pas bien auprès de certains camarades, mais on a pu le faire parce que justement je débarquais de nul part. Quand Hugo m'a vu et a discuté avec moi ça a dû le conforter dans l'idée de faire les choses de cette manière. Quand je passe pour la première fois chez Ruquier, je ne maîtrise rien mais on a retourné cette situation en notre faveur. Il fallait surtout pas tenter d'imiter Olivier Besancenot. Si on repart en 2017 (on décidera en mars), on ne refera pas exactement la même chose.

C'est pas ingrat d'être reconnu dans la rue ?

Non, c'est pas chiant, c'est même rassurant. Même à ma petite échelle, avec mon petit score d'il y a cinq ans, les gens viennent me voir et discuter, c’est fraternel et chaleureux parce qu’ils se reconnaissent dans quelqu’un comme eux qui s’exprime comme eux. François Ruffin expliquait dans un débat que les gens ont besoin d'incarnation. Olivier surtout mais moi aussi incarnons un certain combat, la parole des gens d’en-bas. On reste dans la délégation mais dans ce contexte c'est pas mal d'avoir des repères, ça fait espérer.

samedi 5 mars 2016

Petite recette pour de bons blocages

Vu qu'il y a, à nouveau, du conflit social à grande échelle dans l'air, (putain qu'est-ce que ça va faire du bien !) nous exhumons un article proto-anarcho-droitier, écrit en 2010 pour d'autres blogs. Ce sont là quelques modestes munitions que l'on offre à ceux qui vont se lancer dans la bagarre : pas de quartier !!!

En ces périodes de conflits sociaux, l'utilisation de méthodes de blocages mérite que l'on réfléchisse un peu à ses modalités d'application.

Étudiants, salariés, chômeurs, activistes ou gauchistes, nous avons un paradoxe à surmonter : c'est nous les gentils et pourtant nous mettons en place des actions qui gênent la population, pouvant susciter l'incompréhension voir pire : nous faire passer pour des méchants.

Revenons sur le rôle d'un blocage. Bloquer une route, une voie ferrée, la sortie d'une raffinerie permet de se faire remarquer et de ralentir ou stopper l'économie. Il s'agit de porter des coups à l'État et au patronat. Bloquer un lycée ou une fac permet de se faire remarquer et de libérer du temps pour pouvoir s'impliquer dans le mouvement de contestation sans qu'aucun élève ou étudiant ne soit pénalisé. Les cours étant suspendus, chacun peut alors choisir librement, sans pression, de rejoindre la mobilisation ou d'attendre son dénouement. Bloquer un lieu de travail réunit les deux motifs évoqués à l'instant.

La sympathie à l'égard d'un mouvement est un capital qui s'entretient. Plus celui-ci sera élevé, plus les militants seront motivés pour poursuivre l'action, plus l'adversaire sera obligé de se justifier.

Or toute personne normalement constituée qui se voit empêcher de circuler ou de mener à bien ses activités se sent agressée, un peu, moyennement, beaucoup, c'est selon, mais c'est humain. Voici donc quelques règles pour que les blocages se déroulent le mieux possible et atteignent leurs objectifs :

  • sourire et avoir une attitude polie et agréable ( puisqu'on vous dis que c'est nous les gentils !);
  • donner quelque chose : un tract, un café, des friandises. Le don facilite une attitude d'écoute chez celui qui reçoit;
  • expliquer pourquoi on bloque, cela semble évident, mais ça ne l'est pas. Tout notre microcosme militant le sait, mais pas toujours toute la population;
  • expliquer à quoi sert le blocage, dire clairement que ce ne sont pas les usagers qui sont visés par cette action;
  • être conscient et faire prendre conscience à tous les bloqueurs que l'usager n'est pas l'ennemi, même celui qui va râler;
  • l'usager râleur risque parfois de servir de défouloir aux bloqueurs. Il devient l'incarnation physique de l'adversaire invisible que l'on combat depuis des semaines. C'est pourtant contre-productif de s'en prendre à lui. Nous allons utiliser une règle de marketing pour nous expliquer : une personne satisfaite d'une prestation en parle à trois autres personnes, une personne insatisfaite en parle à douze. De plus, les témoins de la scène, restés neutres, peuvent être choqués par la prise à partie d'un autre usager;
Il est alors important d'utiliser des techniques de désamorçage des conflits (il y a plein de bouquins là-dessus) :

  • sourire et avoir une attitude polie et agréable (on l'a déjà dis ? Ah bon, ben on le redit)
  • donner d'abord raison en partie au râleur (ou à la râleuse) : '' je suis d'accord avec vous, cela gène, mais nous sommes obligés de le faire …'' ou '' je comprend ce que vous dites, mais …''. Si vous semblez d'accord avec votre interlocuteur, avec un ton de voix modéré, celui-ci a moins de raisons de surenchérir ou de hausser la voix;
  • minimiser la gène : '' cela ne va pas durer longtemps, ne vous inquiétez pas...''
  • ne laisser jamais un camarade isolé pris à partie. Le rejoindre pour l'entourer. L'effet du nombre calme souvent les esprits bien échauffés;
  • utiliser l'humour;
  • on peut même utiliser la fibre patriotique :'' Comment ça vous êtes prise en otage madame ? Un peu de décence voyons! Pensez à nos compatriotes qui sont [étaient], eux, vraiment pris en otage en Afghanistan. Ils aimeraient être à votre place. Vous me choquez, je ne vous parle plus...''

On oublie certainement beaucoup d'autres ''trucs''. Un blocage permet enfin de faire prendre conscience aux usagers des problèmes politiques et sociaux qui se posent. Il les obligent à se positionner.

Bon bien sûr, si on tombe sur des vraiment gros cons [pro-réformes, pro-Medef], on peut et même on doit devenir méchants, parce qu'on a jamais dis non plus qu'on était des anges...

"La barricade ferme la rue mais ouvre la voie" Pau 2006

samedi 30 janvier 2016

Les processus de radicalisation 2/2 - Les remèdes

Il y a des bonnes idées partout.
Résumé de l'épisode précédent : des sympathisants de gauche, frustrés à juste titre par la morosité contemporaine de leur camp politique, se perdent dans un gloubi-boulga anti-tout. Ils et elles dérivent jusqu'à s'échouer à proximité de chapelles qui militent pour des valeurs à l'exact opposé de ce qu'ils défendaient à leurs débuts.




Les remèdes

La recette miracle n'a pas encore l'air d'exister, cependant quelques actions peuvent soulager les maux de ces pauvres victimes.

Faire œuvre de patience et de délicatesse. Ne pas défoncer le sujet à la radicalisation au premier signe de confusionnisme. Rappelons que c'est une personne désorientée. Si ses camarades, pour lesquels il n'aura pas d'antipathie dans un premier temps, lui tombent dessus en l'insultant dès le premier partage d'une vidéo de Chouard ou Collon, sa confusion va s'amplifier. Son processus de radicalisation risque de s’accélérer. Proposez-lui une réorientation en douceur : « les questions de démocratie posées par Chouard sont fort pertinentes mais personnellement je trouve sa démarche peu scientifique et brouillonne. De plus, ses prises de position en faveur de personnalités anti-démocrates nuisent à ces travaux. Si ce sujet t’intéresse, je t'invite plutôt à jeter un œil sur le mouvement pour la Sixième République... »

S'accrocher fermement à quelques principes simples. « Ce sont les événements qui créent les hommes et non l'inverse », principe marxiste illustré par le couplet de l'Internationale « Ni dieu ni césar ni tribun ». Les supers héros n'existent pas. Tous les tribuns, tous les théoriciens peuvent et doivent être remis en question, leurs propos doivent être critiqués, discutés. Personne ne détient une vérité absolue.
De même « les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis ». Le monde n'est pas bipolaire. Que les régimes d'Assad, de Poutine, d'Iran s'opposent aux États-Unis n'en font pas des paradis démocratiques et sociaux.

S'interroger non pas sur les ennemis communs mais sur le projet que l'on porte. Sortir de l'Union Européenne ou de l'Euro avec les souverainistes de droite et le FN ? Pour quoi faire ? Quel projet de société en commun pourrions-nous créer avec ces taches ?

Le monde n'est pas bipolaire, les médias non plus. Ce n'est pas parce qu'une information n’apparaît pas dans les médias officiels que l'information en question est fiable, et réciproquement, une information de TF1 ou France 2 n'est pas forcément fausse parce qu'elle apparaît sur ces canaux. Rejetez les sites qui n'ont pas eu la rigueur de vérifier leurs sources et ne vous privez pas de ressources sérieuses au prétexte qu' « elles passent à la télé ». Les enquêtes d’Élise Lucet sur France Télévision font l'unanimité pour ce qui est de la rigueur journalistique. Les émissions DataGueule ou Le dessous des cartes sur Arte sont des mines de données.

Dévoiler les contrefaçons. Si une idée formulée par l'extrême-droite semble séduisante pour quelqu'un se disant de gauche, c'est que l'extrême-droite l'a piquée à la gauche. La confusion des idées entre gauche et droite joue en faveur de l'extrême-droite. Celle-ci a mis en place de vraies stratégies de conquête idéologique. Elle tente de monopoliser toutes les contestations contre l'ordre établi. Elle désorganise les mouvements de gauche en pillant leurs analyses et en semant le doute.

Ne pas laisser un camarade seul et inactif. C'est le raisonnement en vase clos qui fait pourrir les idées. Un sympathisant en a marre des débats ou des campagnes électorales ? Il juge que cela ne débouche sur rien de concret ? Invitez-le à rejoindre un syndicat ou une association. S'investir dans des projets concrets et rencontrer d'autres militants permet d’occuper l'esprit et de mettre à l'épreuve sa vision du monde. De plus, on a moins de risque dans la vraie vie de rencontrer des trolls de l'UPR ou des ''gentils virus''.

Utiliser des filtres. Faites confiance aux prescripteurs des partis politiques de gauche. Fiez-vous aux liens proposés par les sites des partis, écoutez les intervenants invités dans leurs meeting et leurs universités d'été. Il y a là déjà une masse importante d'informations et de formations. Ces données ne sont pas monolithiques, elles peuvent s'opposer entre elles mais elles sont jugées pertinentes. Elles ont été validées par des collectifs de militants. Elles valent bien mieux que celles proposées par un individu rencontré au hasard du web, aussi charismatique soit-il.


Conclusion : Dans notre camps politique, les sujets sensibles à la radicalisation sont d'abord des gens découragés et désorientés. Leur djihad part de la gauche antilibérale pour aller se flinguer politiquement dans diverses sectes d'extrême-droites ou au Front National. Pour les récupérer, il convient d'agir avec énormément de précautions, car le sujet est très susceptible et toute contrariété supplémentaire ne fera qu’accélérer son processus de radicalisation. Les moyens de sauvetage existent, l'essentiel est d'avoir un projet politique réalisable qui implique un grand nombre de militants.


En bonus, voici notre propre prescription :

On vous a déjà recommandé ça par le passé :



Vous pouvez prendre connaissance des liens suivants sans crainte :




Si vous avez un doute sur une info :




Et enfin ces vidéos sont à regarder et à partager le plus possible : Hygiène Mentale


vendredi 29 janvier 2016

Les processus de radicalisation 1/2

Bien entendu on ne parlera pas ici des petits cons de djihadistes. La radicalisation touche aussi malheureusement les rangs de la gauche. Non pas pour aller faire de la chair à canons dans le merdier de la Syrie mais pour aller se fourvoyer dans les cloaques de la fachosphère.

On va pas se mentir, la dépolitisation et le confusionnisme atteint aussi nos syndicats, nos associations, le Front de Gauche, le NPA...

On perd du monde. Peut-être pas les cadres de nos mouvements, mais des sympathisants, des proches qui nous ont suivis un moment, dans une campagne électorale ou un mouvement social. On les perd de vue quelques temps, puis on les retrouve plus tard sur les réseaux sociaux, partageant un lien vers des merdes comme wikistrike ou stopmensonges. A ce moment-là, c'est hélas trop souvent le début de la fin. Étienne Chouard ne va pas tarder à faire son apparition, les passerelles sont posées, Poutine devient un anti-impérialiste et le FN est de gauche...

Comment lutter contre ce phénomène d'érosion pathétique?

Nous allons jouer au docteur. Cernons les profils des individus susceptibles d'être atteints. Détaillons les symptômes. Proposons des remèdes.

Les Profils

D'après les observations que nous avons pu faire sur les réseaux sociaux, les individus sujets au radicalisme sont des personnes isolées politiquement. Soit il n'y a pas d'organisation dans leur proximité géographique, soit elles se sont mises en retrait des groupes militants existant localement. Ce sont ces milliers d'anonymes qui ont quitté les partis politiques sur la pointe des pieds, découragés par le manque de résultat concret, lassés de leurs idoles médiatiques, ou influencés par les discours dominants dénigrant la contestation sociale. Lassés parfois aussi, reconnaissons-le, par le verrouillage des groupes locaux par des militants ''historiques'', curés rouges ou apparatchiks.

Les symptômes

La naïveté. L'individu-sujet cherche à rester en contact avec les débats politiques malgré son isolement. Il cherche à s'informer et à participer aux combats d'idées. Ceci est une démarche tout à fait honorable. Mais l'individu-sujet est fragilisé par une grille de lecture politique faible et par une naïveté certaine. On peut le détecter en l'entendant énoncer les clichés suivants : « il y a de bonnes idées partout » ou « tout le monde doit avoir le droit de s'exprimer ». Il publiera cette citation erronée de Voltaire : «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Ce dernier symptôme est un indice que notre individu ne vérifie pas ses sources d'information.

La haine. Le sujet à la radicalisation va se caractériser également par une haine monomaniaque. L'objet de son dégoût peut être les États-Unis (le grand Satan impérialiste), Israël (l'autre grand Satan) ou le Parti Socialiste (notre Satan national)... Il va alors gober sans aucun recul tout ce qui alimentera sa haine. Qu'une publication aille dans le sens de sa vindicte et il fera abstraction des éléments voisins. Dans le cas d'un anti-PS, les sites comme La Gauche m'a tuer, la Manif Pour Tous, le Cercle des Volontaires, fdesouche seront pour lui des sources pertinentes, peu importe qu'elles soient l’œuvre de groupes d'extrême-droite (voir paragraphe précédent « il y a de bonnes idées partout »)

La médiocrité. Le sujet à la radicalisation n'utilise pas systématiquement des arguments politiques. Il s'attaque au physique de ses adversaires. Il dira « Flamby » pour parler d'Hollande. Il déformera volontairement les noms.

Le mépris. La population ayant d'autres préoccupations quotidiennes que le groupe Bilderberg ou les Chem-Trails, le sujet à la radicalisation va se mettre à développer une profonde rancœur contre ce peuple qui « refuse de voir les choses en face ». Lui il sait, il devient donc à ses propres yeux supérieur à ces « moutons ».

La paranoïa. Enfin, dans sa lutte contre les puissants, contre l'oligarchie, le sujet à la radicalisation va développer une confusion sous le terme « des élites ». Il va mélanger les barons politiques, les cumulards, avec n'importe quel camarade cherchant à prendre des responsabilités. Tout militant postulant à une responsabilité en interne ou aux élections devient suspect de carriérisme et est rangé dans la case des ennemis du peuple.

demain les remèdes...

samedi 12 décembre 2015

Régionale fais moi mal !

Le sacrifice, oui mais pour les autres.

Trois militants de gauche sont assis en terrasse et discutent (ce sont donc des résistants depuis le 13 novembre) quelque part dans le sud de la France, à Toulouse ou Montpellier, allez-savoir...

Gros Bébert : moi j'suis viscéralement antifasciste, la preuve mon grand-père était au maquis.

Léandre : ouais moi aussi, grave, c'est une question fondamentale !

Gros Bébert : avec cette vermine faut pas prendre de gants, tous les moyens sont bons pour les réduire au silence, « by any means necessary, par tous les moyens nécessaires » comme disait Malcom X...

Léandre : ouais c'est pas des partis comme les autres, les fafs, le fascisme c'est comme la gangrène, on l’élimine où on en crève.

Gros Bébert : de toute façon on finira par en venir aux armes, y'aura pas d'autres solutions, et ce jour-là je serai en première ligne sur les barricades !

Léandre : « peuple armé, peuple respecté », moi aussi, s'il faut se salir les mains, s'il faut faire des trucs crades, je les ferais, No pasaran !

Le troisième militant : du coup ce week-end au deuxième tour des régionales, on vote PS pour faire barrage au FN ?

Gros Bébert : quoi ? T'es pas fou toi ? Voter PS après toutes les saloperies qu'ils ont faites ? Jamais !

Léandre : je reconnais bien là l'opportunisme de ton mouvement droitier, mettre un bulletin de vote d'un parti austéritaire et policier ? A condition d'écrire dessus « Macron démission » pourquoi pas...

Gros Bébert : j'me suis juré de plus jamais voter pour ces socio-traitres. Jamais je me compromettrai avec eux !

Voici l'aspect quelque peu comique des postures antifascistes purement verbales de nombreux curés rouges. Ils gueulent à longueur temps qu'ils luttent contre l'extrême-droite et le jour où ils ont l'opportunité de leur barrer la route, ils ont pu envie…

Je vis dans la région Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon où les résultats du premier tour des régionales ont donné : Louis Aliot pour le FN à 33 %, suivies de Carole Delga PS 24 %, Dominique Reynié pour la droite 18 % et Gérard Onesta, pour lequel j'ai fait campagne, Front de Gauche EELV Occitanistes etc à 10 %.

J'avoue que lundi matin j'étais sur la position du personnage de Léandre : ne pas cautionner la politique du PS et mettre un bulletin avec un slogan politique écrit dessus dans l'urne. Je l'ai fait savoir sur les réseaux sociaux. Et puis j'ai réexaminer les résultats. Si tous mes camarades m'imitaient, le FN pourrait prendre les commandes de la région. Passé l'étourdissement de savoir que nos votes étaient déterminants (avouons que ça n'arrive pas tous les jours), je me suis interrogé. Est-ce qu'une mandature d'extrême-droite serait pire qu'une mandature sociale-libérale ? Après tout, je suis un homme blanc, majeur, hétérosexuel, de classe moyenne comme à peu près (à la louche) 75% des gauchistes de ce pays. Si je me fais discret, je ne serai pas la première cible de l'extrême-droite normalisée. Sauf que tout le monde n'a pas le même profil social que moi. Si j'étais prêt à prendre des risques pour conserver une pureté politique, pourquoi devrais-je entraîner avec moi des catégories de populations (femmes, homosexuels, immigrés, chômeurs, artistes...) qui n'ont rien demandé et qui seraient bien plus menacés que moi ?

J'ai donc changé de position (et cela correspondait à la position de ma liste) et je l'ai à nouveau fait savoir sur les réseaux sociaux. Réseaux sociaux qui, du côté des militants de gauche, s'étaient transformés -une fois de plus – en un délicat mélange entre une discussion de salon et... LA GUERRE DU VIETNAM ! Évidement j'ai sauté dans la mêlée générale et j'ai repris les polémiques avec les curés rouges mais néanmoins camarades.

Deux choses me gênent chez certains. D'abord leur ignorance, vraie ou simulée, de ce qu'est l'extrême-droite et de son rapport au pouvoir. S'il y a bien un courant qui utilise le « by any means necessary » c'est celui des fachos. Mensonges, calomnies, manipulations sont déjà des pratiques classiques du clan Le Pen. Quand le rapport de force leur devient très favorable, ils peuvent y ajouter le meurtre. Cette ignorance peut se réparer en lisant quelques bouquins ou en voyageant dans des pays dirigés par l'extrême-droite comme la Russie ou Israël (deux modèles pour le FN, c'est eux qui le disent).

Ensuite c'est l'abstraction que font les militants révolutionnaires des difficultés que vont rencontrer les minorités et les classes populaires sous une mandature d'extrême-droite. Oui, les plus faibles vont en chier, des assos vont fermer, des aides vont être supprimées, des personnels de collectivités vont être harcelés. Sur ces questions les camarades qui ne voteront pas demain ne me répondent pas. Ils préfèrent me faire le bilan du PS (même si je suis pourtant d'accord avec eux) et me parler de politiques-fictions où le FN s'écroulerait en quelques mois, incapable qu'il serait de gérer des collectivités. Même si je croyais à cette fable, je n'irai pas sacrifier les plus vulnérables pour le plaisir d'avoir raison.

Alors oui, j'ai envoyé des fions toute la semaine à mes amis gauchistes, je me suis parfois énervé et j'en ai énervés quelques-uns. J'aurai pas dû. Car nous sommes tous sonnés, on avait beau s'y attendre, c'est comme un coup de poing dans la gueule, on est sous le choc, on tente quand même de se relever et de chercher une parade en urgence mais on a des acouphènes dans les oreilles et des mouches lumineuses devant les yeux. Chacun fera ce qui lui semble le plus juste. Il faudrait seulement éviter de se diviser encore plus, en raison des nombreux combats qui nous attendent, quelque soit le résultat de dimanche. 

eux au moins, ils font ça pour s'amuser


PS : cette analyse est valable pour ma région, même si ça nous écorche la gueule de faire ne serait-ce qu'une infime nuance entre PS de l’État d'Urgence et FN. Ailleurs, et notamment lorsque le choix doit se faire entre FN et droite décomplexée, ben...désolé vous êtes foutu...

jeudi 22 octobre 2015

Pourquoi les routiers n'ont plus d'histoires d'amour ?


Ma gloutonnerie cinéphile m'avait depuis longtemps donné l'idée de cet article. La loi étant votée, je me suis donné le décret d'application le week-end dernier, après une fête de l'Huma locale. L'ambiance était cool. On pouvait y boire et manger copieusement. Les groupes de musique assuraient. Il y avait une librairie bien fournie et la ravissante Myriam Martin eut la bonté de nous irradier de sa présence (un-regard-de-toi-et-je-serai-ton-gilet-pare-balle, oh-Khaleesi-du-mouvement-ouvrier-international).

Puis vint le débat politique. Comme cela arrive souvent, une proportion importante des interventions du public s'est résumée en une lamentation vis à vis de notre situation politique : nous avons raison dans nos combats, donc si nous sommes aussi peu nombreux c'est la faute aux ''autres''. Ceux qui n'adhèrent pas, ceux qui ne votent pas, ceux qui préfèrent la sécurité de l'emploi à la révolte sociale. Je ne blâme pas trop fort mes camarades car - c'est un réflexe naturel- on se retrouve entre soi, on cherche à se réconforter, quitte à faire de ceux pour qui nous sommes censés nous battre, les responsables de nos défaites. Le peuple est ingrat et les débats entre militants font souvent transparaître cette sourde rancune.

Car ce n'est pas si évident d'aimer le peuple, même quand on en est soi-même issu. Rendez-vous compte : ce sont quand même des gens bêtes, ils écoutent de la soupe, ils regardent le foot, ils font du tunning, ils votent Front National ou ne votent pas, ils vont faire leurs courses dans les supermarchés, ils regardent TF1, ils polluent etc... ça c'est pour la version beauf du peuple. Il y a aussi la version intello-snob du peuple, ceux qu'on appelle les bobos. Ils valent pas mieux : ils lisent des livres chiants, ils regardent des films en VO sous-titrés, ils font des potagers dans les villes, ils réaménagent leurs quartiers et ça fait monter le prix des loyers, ils regardent Canal +, ils donnent des leçons à tout le monde, etc...

Que vous vous reconnaissiez dans l'un ou l'autre de ces portraits, rassurez-vous, pour Bolloré, Bernard Arnaud ou Bettencourt, vous êtes de la racaille de toute façon... Sentiment de mépris de classe bien normal de la part de nos élites, mais comment expliquer que les milieux populaires intègrent ce même mépris  ?

Ce n'est pas nouveau mais ça n'a pas toujours été le cas. Regardez cette bande-annonce d'un film de 1956 « Des gens sans importance ».



Vous aurez reconnu Jean Gabin qui joue ici le rôle d'un routier, marié, père de trois enfants, qui tombe amoureux d'une jeune femme seule, employée dans un hôtel-restaurant en bord de route. C'est une histoire classique de triangle amoureux où le héros est partagé entre amour et culpabilité. Il va devoir faire un choix, à moins que ce soit le sort qui décide à sa place. On a les mêmes films aujourd'hui, mais le héros n'est plus un routier . De nos jours, ce serait plutôt … un cadre commercial qui serait toujours en déplacement professionnel entre Shanghai et New York et qui tomberait amoureux d'une belle hôtesse de l'air. Mais ce serait pas le vrai métier de cette gourdasse, car son rêve de petite fille ce serait de créer sa propre entreprise de mode... *

Qu'est-ce qui nous a fait passer d'un cadre à l'autre ?

Voici maintenant la bande-annonce d'un autre film, datant cette fois-ci de 1973.



Il s'agit de Dupont-Lajoie avec Jean Carmet dans le rôle titre. On nous montre encore des gens issus du peuple, des petits commerçants, des ouvriers et il y a aussi une histoire d'amour mais la comparaison s'arrête là. Voyez plutôt : comme chaque année depuis vingt ans, M. Lajoie, bistrotier parisien, emmène sa petite famille en vacance sur la côte d'Azur. Il y retrouve son groupe d'amis, clients fidèles du même camping, coincé entre la plage et l'autoroute. Or, la fille d'un de ces amis vient d'avoir 18 ans et elle est très belle. M. Lajoie est tout chamboulé mais plutôt que de tomber dans le triangle amoureux partagé entre amour et culpabilité machin tout ça... il va violer la jeune fille et lui briser la nuque. Pour maquiller son crime, il va ensuite déposer le corps près d'une cabane de chantier occupée par des ouvriers algériens. Les amis de M. Lajoie vont tomber avec plaisir dans le panneau et vont faire justice eux-même. Ils vont ratonner les ouvriers arabes jusqu'à en tuer un. Et ceci n'est pas la fin du film, on va tomber encore plus bas dans la lâcheté et l'abjection.

Autant on peut s'identifier au personnage de Jean Gabin, le brave homme, bourru mais au bon cœur, autant c'est très compliqué de s'identifier aux personnages de Dupont-Lajoie. D'autant plus qu'ils sont très laids, avec des casquettes en plastiques, des chemisettes à carreaux et des shorts moule-bite. Les deux films nous montrent pourtant les mêmes classes sociales mais sous deux facettes différentes. Le héros de la classe ouvrière d'un côté, et de l'autre des lâches, alcooliques, racistes, violeurs limite pédophiles.

Ce qui sépare ces deux films, c'est l'époque. Le premier date de 1956, le parti communiste est le premier parti ouvrier de France, le premier parti de gauche et même le premier parti tout court. Les soviétiques ne sont pas encore intervenus à Budapest. Tous les intellectuels de premier ordre soutiennent le parti de la classe ouvrière. Le PCF n'a pas besoin de contrôler la production cinématographique. Quand celui-ci a 800 000 adhérents et la CGT 4 millions, si les réalisateurs veulent avoir du public, on fait attention à ce qu'on dit sur le peuple.

Le deuxième film, lui, est sorti 5 ans après mai 68. Les étudiants et les ouvriers n'ont pas réussi à unir leurs forces pendant cette grève. Les soviétiques ont envoyé leurs chars à Prague, et les intellectuels français qui n'ont pas quitté le parti communiste, se sont fait foutre dehors par les staliniens. « Intello » est en train de devenir une insulte. Les intellectuels ne sont pas encore tous à droite comme aujourd'hui, mais il y a des trotskystes, des mao, des libertaires. Et la réponse à l'invective d'intello devient le « beauf » inventé par Cabu et le journal Hara Kiri. Dupont-Lajoie est un film symptôme de cette nouvelle division au sein du peuple.

Comme par un effet de balancier, la figure du patron va progressivement suivre le chemin inverse au cinéma, passant du salaud au héros capitaine d'industrie**. Ces héros au brushing impeccable qu'une tête pleine d'eau comme Macron vénère. « Les milliardaires ils ont pris des risques, et puis il faut du courage pour diriger une grosse entreprise, les gros salaires traduisent le mérite... »

Pourtant un pompier, une infirmière, un cheminot, ou même un prof, prennent des risques, ils ne sont pas milliardaires pour autant. Et l'ouvrier qui a refusé de serrer la main de Hollande, il en fallait pas du courage peut-être ? Et les millions de personnes qui se lèvent tous les jours pour aller faire des boulots pénibles et mal payés, les mères célibataires smicardes qui élèvent seules leurs enfants... Ils en ont pas du mérite, tous ces braves gens ? Alors tant pis s'ils regardent TF1, s'ils vont au supermarché plutôt qu'à la biocoop, s'ils roulent en diesel...aimons-les malgré leurs défauts.

Nous devons faire acte de propagande. Nous devons reprendre confiance en nous et arrêter de nous mépriser les uns les autres. C'est le procédé qu'ont utilisé les noirs américains. Dans la culture populaire, le noir était soit un gangster drogué et violent, soit un grand enfant naïf et indolent. Avant de faire front commun contre les injustices sociales, il était important qu'ils reprennent confiance en eux. Les mouvements politiques afro-américains popularisèrent donc le slogan « black is beautiful », le noir c'est beau.

Dévaloriser le prolo ne qui vit pas comme nous, c'est nous dévaloriser nous-même. Nous devons choisir notre récit. A nous de choisir l'image que l'on veut donner : Jean Gabin ou Jean Carmet.

A quoi bon militer pour un monde meilleur si l'on aime pas un tant soit peu l'humanité ? Réunissons les beaufs et les bobos et on pourra commencer à vraiment faire peur aux patrons et aux banquiers. Le peuple est beau, le peuple est courageux, le peuple est sexy.



* Le prolo apparaît encore au cinéma aujourd'hui, mais on se sent obligé d'y accoler l'adjectif social : comédie sociale, cinéma social... C'est un héros misérable (voir les réalisations de Ken Loach, des Dardennes, Bruno Dumont...)soit grotesque (Camping, Les Tuches, Bienvenue chez les Ch'tis...)

* *On passe ainsi du salaud de Batala dans Le crime de monsieur Lange en 1935, des patrons tyranniques et ridicules joués par De Funes dans les années 70 à des hommes riches qui manquent juste d'un peu d'amour dans les comédies françaises contemporaines, Une famille à louer en est un des derniers avatars.