mercredi 18 octobre 2017

1953

Le public entre tranquillement dans la salle. Au fond de celle-ci, un drapeau tricolore et un drapeau de l'Union soviétique dominent une estrade. Trois hommes y sont installés. Les deux premiers sont de jeunes quadragénaires observés avec déférences par les militants présents.

L'un se prénomme Antoine, sous-officier durant la Bataille de France, il n'a pas attendu les ordres du Parti pour entrer en résistance, il finira chef de maquis à la fin de la guerre. Bien qu'indocile, le Parti a encore besoin d'afficher des patriotes tels que lui. Aussi est-il surveillé par son voisin, Jacques, ancien commissaire politique en Espagne, fidèle collaborateur d'André Marty, avant de se retourner contre lui l'année précédente. Résistant, ses activités restent pourtant inconnues avant 1944. Ce sont deux héros du Parti, deux tueurs de fascistes.

Le troisième personnage tranche avec ses voisins de tribune. C'est un jeune homme d'à peine vingt ans qui tente de se donner une contenance en tordant la bouche et fronçant les sourcils pour imiter Jean Gabin. Il tire nerveusement sur une cigarette qui le fait tousser, probablement une de ses premières. Ce récent adhérent de l'Union de la jeunesse républicaine de France, l'UJRF, prénommé Patrick, a été repéré par Jacques. C'est un jeune ouvrier curieux suivant des cours du soir qui pourrait être formé et constituer, avec d'autres, une nouvelle génération de cadres intermédiaires du Parti. Ce qui permettrait de se séparer des derniers emmerdeurs comme Antoine.

Le meeting commence par une courte introduction d'Antoine, puis comme le rituel le veut dans ce genre de manifestation à cette époque, on fait monter sur l'estrade quelques enfants de fusillés que le public applaudit chaleureusement. Jacques lit ensuite le compte-rendu du Comité Central. Pendant ce temps Antoine salut deux retardataires, des anciens de son réseau, Albert et Michel, ouvriers boulangers et colleurs d'affiches pour le Parti. Les deux lui sourient et lèvent des poings lourds comme des boules de pétanques.

« Maintenant, laissez-moi vous présenter un jeune camarade de l'UJRF, conclut Jacques, il va nous faire un compte-rendu de la campagne de soutien aux peuples d'Indochine en lutte contre les capitalistes français. »

Patrick prend ses notes et commence son discours par un classique « salut fraternel de la jeunesse ouvrière de France aux travailleurs socialistes du monde entier et au Génial Continuateur de Marx Engels et Lénine,celui que nous aimons tous... » le public applaudit de façon automatique. Les deux cadres du Parti écoutent distraitement l'exposé, chacun perdu dans ses préoccupations du moment. Patrick s'égare dans des énumérations géographiques et historiques sans grand intérêt.

« - Si vous le permettez, je vais aborder ce conflit de manière peu conventionnelle, s'interrompt Patrick...

Les deux cadres haussent un demi-sourcil, c'est une formule convenue mais voyons quand même ce qu'il va raconter...

« … ce que je vais vous dire là, vous le trouverez pas dans la presse bourgeoise.. » les deux cadres se détendent, mais pour quelques secondes seulement, « les combattants du Viêt-Minh ne sont pas des libérateurs, encore moins des communistes. Ce sont des troupes de pillards composées d'anciens collabo des japonnais ou des membres des triades chinoises. Le peuple indochinois soutient son empereur Bao Daï et veut majoritairement rester dans une alliance française. Je tiens ces informations de sources sûres, ce sont des enquêtes minutieuses d'experts de l'extrême-orient rapportées par le journal Rivarol... »

Antoine et Jacques soupirent mais pour des raisons différentes. Jacques imagine d'avance les savons qu'il va devoir passer aux militants de l'UJRF pour cacher sa propre responsabilité dans le choix de ce guignol. Antoine désespère en constant que l'assistance ne bronche pas. Malgré quelques regards perplexes, tous restent disciplinés et attendent une réaction des chefs à la tribune.

Jacques finit par taper du point sur la table : « ça suffit petit con ! ! Comment oses-tu venir ici faire de la provocation en citant un torchon d'anciens collabo ?!

A ce signal le public siffle et crie enfin contre le jeune homme.

Patrick ne se démonte pas : « C'est pas parce que Tixier-Vignancour dit qu'il pleut qu'il ne pleut pas !».

« Fout-le camp de cette estrade, tu insultes tous nos camarades fusillés ! » reprend Jacques, hors de lui, « quant aux branleurs de l'UJRF qui ne sont pas capables de discerner un agent provocateur, je vous garanti qu'ils vont m'entendre !».

Devant l'hostilité croissante, Patrick s'est décidé à quitter la tribune et sort de la salle par une porte latérale. Tandis que Jacques ramène le calme dans l'assistance, Antoine fait signe à ses deux compagnons, Albert et Michel : le gosse ne va pas s'en sortir à si bon compte. Les deux armoires à glace ont compris le message et sortent à leur tour, des manches de pioches dissimulés sous leurs manteaux...
à suivre...


vendredi 13 octobre 2017

A toi qui découvre ce blog

résumé des saisons précédentes

Tu te trouves ici dans ce qui était la boîte de nuit politique d'un nouveau parti anticapitaliste dont nous tairons le nom. On se déhanchait idéologiquement en sirotant du banga arrangé au rhum et on se moquait des vieux. Notre cible était, et est toujours, les curés rouges, ces militants qui n'aiment pas les gens, qui ont oublié que pour faire adhérer il faut convaincre mais aussi séduire. Le folklore, les messes et les postures aristocratiques, qu'elles soient religieuses ou politiques, ne sont pas de notre goût.

Nous pratiquons le rire sardonique. Nous faisons les clowns pour sauver la gauche radicale du ridicule. Nous prenons également note de ce qui fonctionne et de ce que l’on doit éviter dans nos pratiques militantes. Parfois on jette un œil sur ce qui se passe ailleurs.

Peu à peu, les uns et les autres sont partis dans d'autres soirées. La boîte de nuit s'est transformée en salon feutré où l'on se gaussait toujours de quelques bons mots. S'y retrouvaient encore certains retours d'expériences pratiquées au contact de nouveaux publics de militants. Les sur-politisés nous avaient saoulé, les dépolitisés arrogants nous ont effaré et sont aussitôt devenus une nouvelle cible.

Quelque peu mégalomanes, les anarcho-droitiers se sont un temps mis en scène dans leurs billets. Puis des personnages ont été crées pour illustrer les archétypes de militants dénoncés. Il y a Jean-Paul, communiste révolutionnaire et prof de math à Charleville-Mézières ; Léandre, petit anarchiste casse-couille pour vieux ; Gros Bébert ex-punk devenu skinhead pour cause de calvitie précoce ; Patrick le conspirationniste ; Albert Bouchignard militant PCF depuis bientôt 35 ans etc... Mais cette névrose commence à laisser place à une psychose puisque maintenant on parle vraiment à nos personnages... qui nous répondent !

Agacé par le marasme de la gauche radicale, pas complètement convaincu (c'est un euphémisme) par le populisme de gauche, autant faire des choses qui nous plaisent. Écrire des articles qu'on aurait envie de lire en fait partie.

Hasta la victo... bon bref vous avez compris !


samedi 30 septembre 2017

Les pères fouettards

La violence c'est mal.

Jamais sur ce blog nous n'avons encouragé nos lecteurs à agir violemment. Et nous ne le ferons jamais, ouh là là non. Parce que comme disait Gandhi, ou Katy Perry on sait plus, la violence c'est l'argument des faibles.

Cependant...

On pourrait nous objecter que la société et le monde du travail sont déjà très violent. Le dernier Cash Investigation d’Élise Lucet « Travail ton univers impitoyable » a secoué plus d'un téléspectateur mais ne fait que confirmer ce que dénoncent syndicats, inspecteurs du travail, asso d'aide aux victimes de harcèlement et notre camps politique depuis...1848 environ. Le harcèlement moral, l'intimidation, les cadences infernales sont des modes de management somme toute classique dans le système capitaliste. Aussi certains pourraient être tenté de répondre à la violence par la violence.

Mais la violence c'est pas cool.

On pourrait nous dire aussi que ceux qui vivent par la terreur devraient finir dans la terreur. On nous raconte qu'il fut une époque où les exploités rendaient les coups. Les militants maos s''étaient spécialisés dans le « cassage de gueule » des contremaîtres. Le 17 juin 1969, les militants de la Gauche Prolétarienne débarquent ainsi par surprise à l'usine Renault-Flins. A deux cent, armés de barres de fer, ils défoncent quelques mâchoires et rotules aux petits chefaillons des ateliers1. Des opérations moins spectaculaires auront lieu tout au long des années 70, où les ancêtres des raclures que l'on entend dans le reportage de France 2, passeront de sales quart d'heures sur les parkings des entreprises, à un contre cinq ou dix.

La justification politique de ces actions était de montrer que ces gardes-chiourmes n'étaient pas invulnérables, que la peur devait changer de camps. Certainement que nombre d'employés brimés devaient avoir un sourire en coin lorsqu'ils apercevaient leurs tortionnaires boitant ou avec des coquards.

Mais la violence c'est pas Charlie.

Certains rétorqueraient qu'aujourd'hui avec les réseaux sociaux, il serait encore plus aisé d'intimider des petits chefs. Il se peut que beaucoup de ces roquets, si courageux à interdire à des caissières de s’asseoir pendant six heures, soient beaucoup moins téméraires entourés de cinq ou six individus masqués et menaçant. Une simple vidéo rendant compte de leur gueules effrayées postée sur la toile suffirait à leur faire perdre en autorité. Rajoutez à cela des slogans peint sur leurs maisons ou des pétards balancés dans leurs fenêtres, et ceux-ci partageraient avec leurs employés les joies de prendre des médicaments pour arriver à dormir.

Mais même ça, nous ne pouvons le cautionner, parce que ce n'est absolument pas power of love.


On vous a bien dit qu'on était contre la violence ?



1 Boursellier Christophe, Les maoïstes, la folle histoire des gardes rouges français, Plon 2008

lundi 25 septembre 2017

Retour sur la glorieuse contre-manifestation du 23 septembre menée par l’avant-garde autonome inter-luttes

par Léandre et Bertrand dit Gros Bébert

Nous profitons de cette nouvelle formule du courant anarcho-droitier pour expliquer notre vision des choses, qui, elle, est la bonne.

Le 23 septembre, lors de la marche contre le coup d’État social, le cortège de tête était bien là, comme prévu. Précisons d’emblée que nous n’avions aucune intention agressive ou belliqueuse, nous voulions juste être en tête de manif avec des slogans anti-Mélenchon et anti-insoumis, c’est tout.

Mettant en pratique le vieux slogan « la lutte oui, la fête aussi », nous avons partagé d’inoffensives cannettes de l’amitié. C’est donc dans une ambiance chaleureuse et bon enfant que nous avons traiter les militants insoumis de moutons.

Ayant appris au cours de la manifestation la tenue d’un meeting à l’arrivée sur la place de la République, le cortège fut bien décidé à foutre un joyeux bordel devant la scène. Là encore, nulle volonté de notre part d’être anti-démocratique ou dictatorial, on voulait juste empêcher l’autocrate Mélenchon de parler, joyeusement dans la bonne humeur. 

Les lecteur-trice-s seront donc consterné-e-s d’apprendre que le Service d’Ordre de la France Unsoumise, aidé de vigiles aux contrats précaires, nous ont empêché de monter sur la tribune. Seul le ton a réussi à monter, quelques coups sont partis. Léandre s’est fait déchirer sa doudoune noire G-Star toute neuve et Gros Bébert a perdu sa gourmette. N’hésitant pas nous calomnier, un gros pédé du SO nous a même traité d’homophobes.

Évidemment, le récit médiatique ne colle pas exactement à ce qu’il s’est réellement passé. Mélenchon veut se faire passer pour le rassembleur de la contestation sociale mais il ne pourra jamais faire oublier les insultes qu’il a proféré à l’encontre du grand mouvement ultra-révolutionnaire indépendant. Inutile de nier ou de dire le contraire, car désigner certain-es militant-es hostiles à sa présence de « petit homme très malodorant et masqué » ou de « gosse de riche [...] déjà sévèrement aviné » est impardonnable car on s’est reconnu dans ces attaques.

Mélenchon ne sera jamais notre camarade. Lui et ses sbires ne savent que blablater sans arguments, rien dans leurs discours sur l’exploitation capitaliste, la baisse tendancielle du taux de profit, le véganisme, la déconstruction des genres, la lutte anti-gluten et bien d’autre encore…

Seule une lutte radicale et sans concession, autogérée par nous, pourra faire tomber ce monde réactionnaire et rétrograde.

Bref c’était une chouette manif, on s’est bien amusé.

dimanche 24 septembre 2017

Asselineau et le néant

En 2011, on était affligé par ces militants qui étouffaient toute initiative par leur catéchisme et leur folklore révolutionnaire. Aujourd'hui c'est l'inverse qui pourrait nous atterrer, signe peut-être qu'on vieillit. Désormais étaler sa dépolitisation est vue comme un signe de vertu, de pureté politique. Il n'y a plus d'ennemis, c'est trop sectaire, il n'y a que des adversaires dont on pourrait apprendre des choses. Et ceux qui penseraient encore en terme de lignes politiques, de camps, voir même -horreur - en terme d'organisations structurées, sont des vieux cons. Et les vieux cons en ressentent une douleur à l'entrejambe qui ne peux pas déjà être la prostate.

La tarte à la crème du « moi-je-parle-avec-tout-le-monde-parce-que-y-a-de-bonnes-idées-partout » a trouvé une nouvelle illustration avec cette Radio Insoumise qui invite cette vielle baudruche d'Asselineau.

Ce genre d'épisodes est une des raisons du retour du Courant Anarcho-droitier. La suite de ce billet est une synthèse des discussions entreprises sur différents réseaux sociaux au sujet de Radio Insoumise.

Traiter les nouveaux de « dépolitisés » c'est pas très très respectueux.
Quand on parle de dépolitisation on parle de cette idée reçue qu'il y aurait une égalité entre les idées et que l'on pourrait alors interagir de la même façon quelque soit l’interlocuteur qu'on a en face . Dans notre vieux modèle politique à nous, il y a des familles politiques qui ont une origine idéologique commune, il y a des camps qui ont les mêmes objectifs mais avec des stratégies différentes. On discute ensemble le plus souvent possible, voir on agit ensemble quand c'est possible. Et puis il y a les ennemis politiques, ils te boufferont si tu ne les bouffes pas avant. Ce n'est pas être sectaire que de dire cela, c'est une question de survie politique. Refuser de voir qu'il y a du conflit en politique c'est ça être dépolitisé.

Mais Asselineau il veut sortir de l'Europe, ça nous fait une position commune.
Sortir de l'Europe ? Pourquoi faire ? Asselineau veut abolir l'exploitation capitaliste ? Il va accueillir des réfugiers ? combattre les ligues d'extrêmes-droites ?

Mais on va le débunker. Il fera moins son malin après.
Honnêtement, un pépère qui prétend que l'Union Européenne est un projet des nazis réactivé par la CIA, y a besoin de deux heures pour le débunker ?

Mais si on convainc ses électeurs, ça fera peut-être la différence aux prochaines élections.
Au moment où il y a 50% du corps électoral qui s'abstient, on va chercher 0,92% d'électeurs. Autant commencer à  draguer les raéliens.

Si on a plus le droit de discuter avec tous ceux qui nous ressemblent pas, on avancera jamais.
Tu peux évidement (et même tu dois quand t'es militant) débattre avec ton pote, ton cousin raciste, ou un passant lors d'une distribution de tract avec lesquels, bien sûr, tu vas discuter, écouter ses arguments et ensuite exposer tes positions politiques de la façon plus respectueuse possible (en somme tu dragues). C'est tout à fait différent d'inviter sur ton terrain le représentant d'un courant d'idées ennemies des tiennes (et "ennemie" n'est pas un gros mot sectaire, c'est un état de fait concret, voir ci-dessous) pour lui permettre de développer son raisonnement, voir tenter de trouver des points de convergence. C'est alors un affaiblissement de tes positions.

Prenons un cas concret.
On a pas fait que des blogs depuis 2012. On a aussi fait de la radio, sur une chaîne locale. On parle politique en buvant des bières. On invite les syndicalistes, les militants politiques et associatifs du coin qui viennent nous parler de leur boulot. On raconte des conneries, on passe de la musique cool. La question s'est posée au sein de l'équipe d'animateurs : « et si on invitait des militants de droite ou des fachos pour débattre avec eux à l'antenne ? » Cela voulait dire d'abord que sur cinquante minutes tous les quinze jours dont nous disposions nous devions céder une part de ce rare capital temps à un ennemi politique. Ensuite on courait deux risques. Soit, avec le ton de l'émission, on pouvait tomber sur un malin qui se la joue aussi décontracté que nous et on finissait par rigoler ensemble en se chambrant gentiment en buvant des canons, on installait alors une connivence qui nous aurait décrédibilisé; soit on tombait sur un méchant qui connaissait à fond ses dossiers et qu'on aurait pas su contrecarrer et on passait pour des charlots, là encore perte de crédibilité. Donc on ne fait pas entrer d'ennemis politiques sur nos terrains.

Parler d'ennemis c'est vraiment agressif, moi j'ai que des adversaires (à part le FN)
Un adversaire c'est quelqu'un avec qui on fais la course, l'un des deux gagne et on se serre la main après. Un ennemi c'est quelqu'un dont le projet (politique) vise à détruire nos vies. On pas mal d'ennemis politiques.

Et puis eux, c'est pas la radio de la FI, c'est la radio "libre et indépendante" née du discord insoumis.
C'est vrai. La radio officielle s'appelle Les jours heureux. On attend donc leur avis, eux et les instances de la France Insoumise, avec gourmandise.
coïncidence? certainement pas...


vendredi 22 septembre 2017

Résurrection

Une chambre d’hôpital. Seul le bruit régulier d'un moniteur trouble le calme du lieu. Guillaume, anarcho-droitier historique, est allongé sur un lit, inconscient, branché à des tuyaux. Quatre personnages se tiennent devant lui.

Léandre : ça fait combien de temps qu'il est dans le coma ?

Jean-Paul : depuis septembre 2013.

Gros Bébert: qu'est-ce qui l'a foutu dans cet état ?

Patrick : on sait pas très bien, certains disent que c'est suite à une chute brutale... des visites sur son blog.

Jean-Paul : … ou un impact trop violent... avec la réalité du terrain.

Gros Bébert : on peut pas le laisser comme ça, surtout dans cette période !

Léandre : vous pensez à ce que je pense ?

Les trois autres en chœur : ouais !!!

Léandre : alors c'est parti !

Aussitôt, Jean-Paul jette un seau d'eau glacée au visage de Guillaume. Ce dernier sursaute et se redresse sur son lit. Gros Bébert ne lui laisse pas le temps de respirer et lui assène un terrible coup de batte de base-ball entre les jambes. Le choc le projette au sol. Patrick se jette alors sur lui et lui enroule le sommet du crâne de ruban aluminium.

Pendant ce temps, Léandre qui roulait un joint assis dans l’unique fauteuil de la pièce, s’interrompt, surprit.

Léandre : ah non ! en fait on pensait pas du tout la même chose.

Gros Bébert : c’est pas grave, depuis le temps qu’on rêvait de le défoncer.

Gros Bébert et Jean-Paul se shakent juste avant que ce dernier ne reçoive un stroboscope médical dans la figure. Guillaume, à nouveau conscient, se tient devant ses personnages, armé d'une potence de lit.

Guillaume : alors les curés rouges ? On veut encore tâter de la critique ironique et percutante ?

Les quatre andouilles restent un instant muet de stupéfaction, puis perdent toute raison. Ils crient de joie et de peur mélangées, s'arrachent des touffes de cheveux, pleurent, rient, se griffent le visage, se font tourner le joint, prennent de la ventoline, reprennent du joint. Tous parlent en même temps.

Guillaume en gueulant : du calme les aristo de gauche, j'comprend rien. On est en quelle année d'abord ?

Jean-Paul : cent ans après la révolution bolchév... PAF ! La potence médicale se fracasse contre son visage.

Guillaume : en 2017 si je traduis bien... bordel à queue ! Je dors depuis 2013 ! Voyons... qu'est-ce qui s'est passé ? … ah oui je me souviens, j'étais au NPA... on s'est embrouillé à cause des présidentielles... j'ai fait la campagne à Méluche... eh mais au fait c'est qui le président maintenant ? Hollande ? Valls? Juppé ?

Léandre : Macron

Guillaume : connaît pas ! Et Mélenchon il a fait combien cette fois ?

Patrick : 19,58%

Guillaume : dix neuf virgule... Nom de dieu de nom de dieu !!! J'vous l'avez dit que le Front de Gauche ça marcherait !

Jean-Paul se tenant la mâchoire : f'a exifte plus, f'est la Franfre Infoumize maintenant...

Guillaume : qu'est-ce qu'il raconte le moine-soldat ? Et le NPA ? Ils ont présenté qui à la place de Poutou cette fois-ci ?

Gros Bébert : bon ok c'était encore Poutou mais je t'arrête tout de suite, Guillaume ! De l'avis de tous, il a fait une super campagne. Tu l'aurais vu au débat télé, il a atomisé Le Pen et Fillon...

Guillaume : et concrètement ? Combien ?

Gros Bébert : ben euh... 1,09 %... c'est euh... presque aussi bien que la dernière fois...

Patrick : il a été battu par Jean Lassalle, je pense que cette info te plaira.

Guillaume : ce nom me dit quelque chose...

Patrick : c'est un monsieur qui porte un béret et qui a chanté Aqueros Mountagnos à l'Assemblée Nationale...

Guillaume :... et il a fait plus qu'un parti révolutionnaire constitué de militants infaillibles, en effet l'info me plaît, je la garde.

Un léger malaise plane dans la chambre. Léandre tente alors une diversion :

Léandre : et hum... sinon, maintenant que tu es de retour... tu... tu vas reprendre le courant anarcho-droitier ?

Guillaume : Bof...je me voyais plutôt monter un groupe de rock... pour draguer les filles c'est mieux qu'un obscure blog. Je sors de quatre ans de coma si vous voyez ce que je veux dire...

Gros Bébert : c'est pourtant pas les sujets qui manquent...

Guillaume qui ne l'écoute pas : ou un groupe de jazz manouche ? Ça dépend du public-cible que j'veux pécho...

Léandre, Gros Bébert et Jean-Paul se regardent, préoccupés.

Léandre : si j'ai bien saisi le principe de ton courant, il s'agissait – entre autre – de dénoncer les comportements individuels des militants propres à se couper des masses, comme le folklore, le langage hermétique, le moralisme etc … n'est-ce pas ?

Guillaume : mouais... en gros c'était ça !

Léandre : et ça, c'est pas un comportement propre à décourager les masses ?

Sur ce, il désigne Patrick en train de lire des articles d 'Arretsurinfo.ch sur son smartphone. Guillaume se penche au-dessus du Neuneu conspirationniste. Il fronce les sourcils puis arrache le portable à son propriétaire. Il consulte la page, remonte l'historique, clique sur des liens, se perd dans des commentaires facebook... les minutes passent...

Patrick : évite de troller mon profil insoumeetic, s'te plait, j'ai mis du temps à le créer !

Certaines publications plongent notre héros dans un état d’hébétement qui fait craindre au groupe une rechute dans le coma.

Léandre : alors ? Tu reviens ?

Guillaume tend une feuille au groupe

Guillaume : voici une liste de matériel dont j'ai besoin.

Les quatre camarades se penchent dessus et lisent à haute voix : un code wifi, une cafetière, un compte tweeter, un mortier M224 de 60 mm et … 12 kg de chouquettes !!! Putain Guillaume ! Où tu veux qu'on trouve 12 kg de chouquettes ?!!!

Guillaume : le matin faut que je mange ! Et au beurre les chouquettes ! Pour le courant anarcho-droitier, j'suis un peu rouillé mais on va voir ce qu'on peut faire...




jeudi 4 mai 2017

Communiqué du Courant Anarcho-droitier

Quelle semaine, chers camarades, quelle semaine ! L'hystérie militante semble avoir vaincu un nouveau sommet de l'irrationalité et de la médiocrité dépolitisée, macronistes et abstentionnistes se faisant la courte-échelle pour y parvenir ensemble.

De notre côté, on a l'impression d'avoir été réveillé d'un coup de seau d'eau glacée, suivi d'un coup de pied dans les roubignoles. On attrape donc le premier objet contondant à notre portée et on tape sur le premier pignouf qui passe.

Aussi avant d'en venir à l'actualité, rappelons en deux mots qui nous sommes et comment nous travaillons. Militants de gauche, nous pratiquons l'auto-critique des pratiques militantes de gauche. Nous dénonçons le folklore, les postures, les positions sectaires qui parasitent une activité militante saine en lien avec la réalité. Pour ce faire nous utilisons l'humour : on est drôle quand on est inspiré, narquois le reste du temps.

Nous n'inventons rien de ce que l'on dénonce. Nous observons la vie militante dans nos villes respectives, nous suivons des amis-facebook curés rouges ou noirs, nous parcourons des forums de la gauche radicale. Notre démarche n'est cependant pas scientifique, nous ne prétendrons pas le contraire, nous ne quantifions pas le nombre de conneries sectaires que l'on voit ou entend, nous sommes dans le témoignage.

Ce qui nous agaçait lors de notre époque au NPA était le snobisme militant, l'excès de théorie, le marxisme verbeux déconnecté du quotidien. En évoluant vers le Front de Gauche mais surtout vers la France Insoumise c'est l'inverse qui nous inquiète : le manque de culture politique, l'absence de recul historique, le confusionnisme politique, un anti-PS/anti-Hollande émotionnel complètement dépolitisé … les partages de publication sur notre page Facebook témoignent de cette évolution de nos préoccupations.

Ce qui nous amène à ce deuxième tour whatthefuckesque où les curés rouges et certains militants de la France Insoumise (que nous appellerons provisoirement les  « puceaux de la FI », en attendant de trouver un terme plus précis) se retrouvent. Nous prétendons que le choix de ne pas appeler à voter contre Le Pen n'est pas politique mais une posture.

Soit on ne vote pas en calculant que Le Pen ne passera pas, ce qui est hypocrite et égoïste. Le militant pourra ainsi continuer à faire la leçon en étalant sa virginité électorale: posture.

Soit on ne vote pas en considérant que l'extrême-droite et l'ultralibéralisme sont équivalent. C'est à la fois une erreur historique et une faute politique qui contribuent à banaliser l'extrême-droite. « Nous contre le reste du monde »: posture.

Soit on a conscience qu'on prend le risque de faire passer l'extrême-droite. On prend donc le risque de sacrifier ses organisations qui auront beaucoup de mal à justifier leur position passive d'entre-deux tours. On prend également le risque de sacrifier les populations les plus vulnérables à un pouvoir d'extrême-droite. C'est le sens d'une de nos publications. Beaucoup de camarades ont gueulé contre celle-ci, se sentant insultés, mais nous n'avons reçu aucune réponse politique qui pourrait démentir ce que nous affirmons, aucune ! Preuve que cette posture est gênante, même pour ceux qui la revendique.

On ne parlera pas ici des débiles profonds qui espèrent une victoire du FN en pensant que cela entraînera une révolution sociale, on leur réserve un article rien que pour eux.

Et nous on fait quoi dimanche ? 

Qu'y a-t-il de plus anarcho-droitier que de prendre un banquier pour taper sur une facho ? A la différence de militants qui semblent avoir intégré la défaite à chacune de leur démarche, nous pensons pouvoir avoir un impact sur le résultat (les électeurs de gauche, hein, pas le courant anarcho-droitier). Nous avons encore conscience qu'un mot d'ordre politique dépend d'une conjoncture et est éphémère.

Et puis, entre nous, ce n'est qu'un vote ! Depuis quand les révolutionnaires, les insoumis, les rebelles, fétichisent le système électoral bourgeois ? Nous, on est tellement anars qu'on va voter Macron !
 

samedi 22 octobre 2016

Pour une sécurité de gauche

Une terrasse de café en centre-ville. Léandre, petitanarchistecassecouillepourvieux, repose sa tasse de cappuccino vide et recommence à téter sa cigarette électronique. Trois ou quatre personnes sont attablées en sa compagnie. Comme Léandre leur coupe systématiquement la parole, de guerre lasse, celles-ci le laissent discourir, hochant la tête de temps à autre, afin de lui laisser croire qu'elles l'écoutent.

Léandre : … Nan c'est vrai que cette histoire de policier découpé à la tronçonneuse peut choquer la frange de population dépolitisée et lobotomisée par TF1 mais n'oublions pas qu'au delà de l'individu se cache une institution sécuritaire dévouée à réprimer toutes les révoltes populaires. La violence est le résultat du chômage et de la disparition des services publics, donc ce n'est pas en donnant plus de moyens à la police comme le réclament les policiers grévistes, qui sont de toute évidence manipulés par l'extrême-droite, que cela résoudra les problèmes.

Il s'interrompt quelques secondes pour retweeter un article de Révolution Permanente sur son smartphone.

Léandre reprenant : ça m'énerve ces flics qui manifestent cagoulés et qui sont même pas réprimés alors que nous, la dernière fois, on s'est pris plein de gaz qui pique les yeux...

Une des convives, perdant patience s'exclame : Mais tu proposes quoi toi pour lutter contre l'insécurité ? Aussitôt elle regrette sa question. Elle cherche à détourner son regard mais il est déjà trop tard, notre aristocrate de gauche embraye.

Léandre : Il faut plus de social et moins de pénal ! Il faut faire de la pé-da-go-gie. Nous avons besoin de plus d'éducateurs, d'enseignants. « Quand vous ouvrez une école, vous fermez une prison » disait Victor Hugo ou Lénine, je sais plus... au lieu de ça, l’État continue sa mutation fasciste avec l'état d'urgence et ses politiques sécuritaires. La preuve : moi-même j'ai perdu trois point sur mon permis, tout ça parce que j'avais dépassé la limite de vitesse de seulement …

Soudain une camionnette freine brusquement devant la terrasse, deux hommes en noir en jaillissent, ceinturent Léandre et le jettent à l’intérieur du véhicule. Ils remontent aussitôt et le camion redémarre en trombe. Tout s'est passé en quelques secondes. Les amis du casse-couille marxiste sont tout d'abord estomaqués, puis ils poussent des soupirs de soulagement, s'allument des cigarettes et commandent des pressions. Pendant ce temps, dans la camionnette :

Léandre : Enculés de fascistes, relâchez-moi tout de suite, je ne parlerai jamais... Oups ! J'ai dit une insulte homophobe, pardon je retire !

Le premier homme en noir : Pardonnez-nous cette démarche un peu brusque, je suis l'agent G et voici l'agent R, ''camarade'' Léandre, nous avons besoin de vous !

Léandre : Qui ça nous ?

L'agent R : La France, ''camarade'', et la sécurité intérieure !

Léandre : Vous êtes du gouvernement ? Et qu'est-ce je... quoi où ?

L'agent G : On est pressés donc on va vous briffer rapidement. En ce moment même, un groupe de terroristes armés jusqu'aux dents, les Trépanneurs du Prophète, retiennent en otage cent-trente personnes à l'autre bout de la ville. Vous devez intervenir !

Léandre : Vous avez dû me confondre avec quelqu'un d'autre, moi je suis vacataire en Arts Plastiques au collège des Mimosas...

L'agent R : C'est bien vous qu'il nous faut. Entre les sous-effectifs dans la police, les arrêts maladies et les agents grévistes, on a plus personne à mettre sur l'affaire. Le Président a donc décidé de tester vos méthodes à vous, l'extrême-gauche, on a lu vos commentaires sur les réseaux sociaux, vous êtes un spécialiste !

Léandre : QUOI ! Mais quelles méthodes ? J'ai arrêté le judo en cinquième parce que je faisait de l'asthme !

L'agent G : La pé-da-go-gie Léandre ! Puisque le tout sécuritaire ne marche pas, vous allez nous faire une démonstration de pédagogie. Voici votre paquetage : on vous a mis des crayons de couleurs, un cahier à spirales, des bouquins de Françoise Dolto et l'anthologie des poèmes surréalistes. Tachez de savoir d'où ils viennent, le Président est prêt à rouvrir un ou deux bureaux de poste dans leurs quartiers.

L'agent R : On est sur place ! Faut y aller maintenant GO GO GO ! L'agent G projette Léandre hors du véhicule.

Léandre, s'avançant les mains en l'air vers un bâtiment barricadé : Euh camarade djihadiste... sous ton prolétaire il y a un uniforme... non merde c'est l'inverse... sous ta cagoule il y a un prol... La suite est masquée par des détonations d'armes automatiques...

….......................................................... 

Nous pourrions êtres découragés devant l'incapacité de notre camp politique à penser les questions de sécurité au-delà du sempiternel sermon soixante-huitard « gnagnagna la pédagogie parce que CRS=SS ». Il ne serait même pas question d'espérer que des militants de gauche se mettent à la place de fonctionnaires de police, mais ne serait-ce qu'imaginer la mentalité d'une population réclamant un peu de sécurité dans ses quartiers, sur ses routes, ceci semble au-dessus des capacités d'un révolutionnaire... Et puis nous avons trouvé l'article suivant, c'est intelligent, c'est réfléchi, c'est une pensée construite autour de ce que pourrait être une sécurité de gauche, comme quoi il ne faut jamais désespérer :


Acab or not acab ?


mercredi 28 septembre 2016

Qu'est-ce qu'on était cons !


par GH


La parution du livre La Fachosphère et sa couverture médiatique ont déclenché chez moi un désagréable flasback me renvoyant à mes premières années militantes. L'enquête des journalistes de Libé et des Inrock, sous-titrée « Comment l'extrême-droite remporte la bataille du net » me rappelle comment moi et les autres militants des groupes gauchistes que je fréquentait à la fin des années 1990/ début 2000, avons abordé à la fois internet et l'extrême-droite. Connaissant l'évolution politique de ces vingt dernières années, j'ai comme un goût aigre et franchement caca-beurk qui me reste dans la gorge.

Certes je ne regrette pas mes engagements de l'époque. A partir de 18 ans, et durant les dix années qui ont suivies, j'ai traversé un univers passionné, furieux et riche, taré pour le meilleur comme pour le pire. Mais qu'est-ce qu'on était cons !

Notre conception du militantisme s'inspirait des récits des générations précédentes et de la littérature s'y rapportant. Nous fantasmions pêle-mêle les communards de 1870, les bolchéviks de 1917, la guerre d'Espagne, l'age d'or du PCF municipal et les groupes gauchistes des années 1960-70... autant dire qu'internet n'entrait pas dans notre schéma de pensée.

Nous prétendions être des « militants de terrain ». Distribuer des tracts tôt le matin (pour montrer notre vaillance au travail), tenir des stands ou des permanences en journée (où on ne foutait pas grand chose) et coller des affiches la nuit en mode commando (sur les campus où on ne risquait rien), tel était notre ''terrain''. Ceux qui adoptaient cet emploi du temps en y ajoutant de temps à autre des postures de tribuns d'amphithéâtres étudiants, ceux-là avaient le droit au grade aristocratique de « vrais militants » ou « militants de terrain ». A l'opposé, il y avait d'une part « les bureaucrates », qui faisaient finalement le même travail que nous, mais dans des orga plus étoffées et surtout plus modérées et d'autre part « ceux qui militaient sur internet ». « Celui-ci, il milite sur internet » était une sentence déclamée avec le plus grand mépris et la plus grande condescendance dont nous étions capable. Puisqu'internet était du « virtuel », aucun travail militant digne de ce nom ne pouvait à nos yeux avoir un quelconque impact sur « le terrain ». Qu'est-ce qu'on était cons !

Alors que le Front National a été le premier parti politique à avoir son site internet, dès 1996, comme le racontent les auteurs de La Fachosphère, au début des années 2000, nous éditions encore des fanzines sur papier. Objets généralement bien écrit et joliment mis en page avec toute l'adresse et la foi du petit artisan, nous en étions très fiers... et nous les imprimions à deux cent exemplaires. Et lorsque, enfin, nous avons créé des pages web... c'était uniquement pour être un support publicitaire pour nos fanzines.

« Nous n'avons rien à craindre d'eux -en parlant de groupuscules facho- ils se sont réfugiés sur internet » est une phrase que j'ai certainement prononcée à cette époque. De toute façon, les fachos on ne les croisait pas et on ne les combattait pas. Nous étions bien trop occupés à nous affronter entre groupuscules gauchistes ou à harceler les organisations dites « sociale-traîtres ». Si certains bureaucrates méritaient effectivement de se faire mettre le nez dans leurs magouilles, nous ne faisions aucun discernement dans leurs rangs. Combien de jeunes sincèrement de gauche qui, pour avoir voulu un jour rendre service en distribuant un tract des MJS ou de l'Unef, avons-nous définitivement écœuré de la politique en les traitant comme des moins que rien ? Nous urinions sur leurs locaux, nous y balancions à l'intérieur du melon pourri (et même une fois un crâne de chèvre). Quels résultats espérions-nous ? Combien également de jeunes de notre bord, qui ne partageaient pas nos délires, se sont éclipsés sur la pointe des pieds ? « Ce ne sont pas des militants de terrain » décrétions-nous. Qu'est-ce qu'on était cons !

Néanmoins, petit à petit, certains d'entre nous ont commencé à prendre conscience de l'inefficacité de nos comportements et du vide sidéral de nos folklores. Un soir de concert, tandis que nous pogotions le poing levé en beuglant des slogans en espagnol pour faire la démonstration à la fois de notre antifascisme et de notre virilité, un militant plus lucide que les autres s'est exclamé près de moi : « Et pendant ce temps-là, Unité Radicale organise des camps d'entraînement !»

Avec le développement des réseaux sociaux, nous avons été de plus en plus surpris de voir des proches ou des sympathisants partager en toute bonne foi des publications d'extrême-droite. La gueule de bois a été complète et sévère lorsque nous sommes allés nous-mêmes voir les vidéos postées par la fachosphère et que nous avons découvert le nombre hallucinant de vues. Nous perdions la bataille des idées depuis des années et on s'en rendait compte seulement maintenant. Qu'est-ce qu'on avait été cons !

Depuis, on se réorganise, nous changeons nos pratiques et notre vocabulaire. On s'ouvre à d'autres courants politiques, on s'est fâché avec d’indécrottables curés rouges, on tâtonne, on copie, on expérimente... Ce qui me désole, c'est que beaucoup de militants de gauche continuent à se complaire dans ces traditions débiles et préfèrent se foutre sur la gueule avec leurs voisins politiques ou la tendance d'à côté, plutôt que de trouver des solutions pour combattre nos vrais ennemis. Leur utilisation d'internet se résume alors à des polémiques sans fin, compréhensible seulement par eux. C'est un flagrant aveu de leur impuissance à peser sur le réel. Le pire, c'est que beaucoup n'ont même plus l'excuse de l'inconsciente jeunesse.

Qu'est-ce qu'ils sont cons ! 


un futur anarcho-droitier est à droite sur cette photo (évidement)




jeudi 18 août 2016

Où il est question de vikings cabotins, de nonnes militantes et de quelques autres élèments pseudo-historiques. 3/3

Le navire viking se rapproche à présent de la haute mer. Les hommes doivent opérer différentes manœuvres. Tandis que la plupart rangent les rames et obturent les trous de nage à l'aide de bouchons, d'autres relèvent l'espar afin de déployer la grande voile carrée.

Erlendur et Varg restent interdits quelques secondes devant l'assurance de la nonne qui vient de les interpeller. C'est une jeune beauté originaire des marches chrétiennes d'Ibérie. Erlendur reprend ses esprits le premier.

Erlendur : plaît-il ?

La jeune nonne, appelons-la Sœur Maria-Paola, prénom fort courant à l'époque, Sœur Maria-Paola donc, semble se rappeler qu'elle n'est qu'une otage. Elle reprend d'un ton moins autoritaire.

Sœur Maria-Paola : enfin...quand je dis «manger dans la main » c'est une image, vous serez pas obligés de le faire réellement... cela dit, embrasser la chevalière de l'évêque c'est plutôt bien vu.

Erlendur : et pourquoi devrions-nous faire ça ? Il désigne Sœur Marie-Arlette qui égrène son chapelet Pour ressembler à celle-ci ? Tu crois qu'elle fait envie ?

Sœur Maria-Paola qui oublie à nouveau sa position de captive et s'énerve: Mais non ! Faites pas attention à cette tarée ! Elle se croit encore à l'époque des premiers martyres.

Varg tout en parlant, il tente d'évaluer le vin restant à travers l'orifice du tonnelet : et pourquoi alors ? Odin, Thor, Locki et tous les autres sont des dieux moins exigeants que le seul que vous avez. Une chèvre égorgée par-ci, un banquet par-là et quelques crânes d'adversaires bien défoncés c'est tout ce qu'ils demandent. Vous, les hommages à rendre c'est tous les jours et en tirant la gueule. Si j'étais roi par-ici j'te ferai dégager tout ça...

Sœur Maria-Paola : parce que tu crois que c'est avec quelques chèvres que tu vas prendre le pouvoir ? Je dis pas que pour faire quelques coups ici ou là, vos groupuscules de guerriers c'est pas efficace, non. Pour occuper une place forte et rester une nuit debout à faire l'inventaire de ses richesses, vous vous en sortez pas mal, mais de là à pérenniser vos succès, c'est pas encore gagné !

Varg tout en parlant, à l'aide d'un corporal brodé, s'éponge le visage du vin qu'un ressac a propulsé hors du tonneau : on est peut-être pas nombreux mais chacun de nos hommes en vaut dix des vôtres...

Sœur Maria-Paola qui l'ignore et regarde Erlendur : ça veut prendre le pouvoir et ça n'a même pas d’Église ? Non mais à l'eau ! Oh hé les mecs ! Faudrait se réveiller, on sera bientôt en l'an mille !

Erlendur : si vous n'avez pas d'armée, vous avez quoi à nous proposer ?

Sœur Maria-Paola : l'hégémonie sur toutes les sociétés d'Europe, excusez du peu ! Chez vous, si un fjord égale un royaume, vos petits groupes de combattants y sont adaptés, mais chez nous c'est différent. Si vous voulez vraiment le pouvoir, faut s'en donner les moyens. Je vous parle pas d'occuper un lopin de terre ou une forteresse, je vous parle d’État. Ici, l’Église forme les cadres. L'éducation, la diffusion des informations et des idées, la gestion des patrimoines, ce sont les clercs qui gèrent tout ce bouzin. Soit vous passez encore mille ans à constituer une organisation qui puisse concurrencer la nôtre sur tous ces niveaux, soit vous vous emparez des bons outils. Et puis... elle désigne d'un coup de menton sœur Marie-Arlette on a une emprise pas dégueu sur les esprits des simples, des paysans, des artisans. J'vous garantie que c'est carrément plus facile de racketter les prolos en leur expliquant que c'est normal, Dieu le veut, plutôt qu'avec vos bateaux à tête de serpents...

Varg : de dragons... c'est des têtes de dragons. Il s'aperçoit que personne ne l'écoute. Jusqu'à présent je trouvais ça hyper badass mais je saurais pas dire pourquoi, depuis qu'elle parle, la gamine, j'me sens un peu con...

Soeur Maria-Paola : ...la tactique doit s'adapter aux situations réelles, peu importe le folklore des anciens, les textes sacrés ou les prières.

Erlendur-le-penseur est resté silencieux. Tout en se caressant la barbe, son regard se porte alternativement sur cette jeune nonne belle et perspicace, sur ses hommes robustes et énergiques et sur son crucifix inversé. Il soupire et reprend :

Erlendur : nous avons deux jours de navigation jusqu'à notre prochaine base, viens t’asseoir près de moi, chère... sœur, tu vas avoir le temps de développer tes idées. 
 


mercredi 17 août 2016

Où il est question de vikings cabotins, de nonnes militantes et de quelques autres élèments pseudo-historiques. 2/3

Le navire d'Erlendur s'éloigne de la côte. Au loin on aperçoit d'épaisses fumées s'élevant de l'endroit où se situe le couvant. L'incendie n'est pas un acte gratuit, c'est une vieille technique de pillards : tandis que les autochtones s'empressent de lutter contre les dégâts du feu, personne ne s’occupe de poursuivre les responsables.

Les hommes rament vigoureusement, tout surpris encore de la facilité avec laquelle ils se sont emparés des richesses du couvent. En plus d'or et d'argent, les hommes du nord rapportent des victuailles et quelques tonneaux de vin. Un groupe de nonnes, assises entre les bancs de rames, figurent également au butin. Avec d'autres vêtements que ces austères bures, on en tirera un bon prix comme esclaves de maison. Pour le moment, les vikings, restés de grands enfants, leurs chantent des chansons paillardes apprises dans les ports de Francie.

Erlendur-le-penseur et Varg-le-fougueux se sont installés à la poupe du langskip. Erlendur s'est approprié un crucifix en or. Mis à l'envers en pendentif, cela fait un très joli Marteau de Thor. Varg, quelque peu éméché, sirote du vin dans un calice incrusté de gemmes.

Varg : sans déconner ! J'ai jamais vu un raid aussi facile que celui-là ! Au moins quand on attaque un village, les bouseux prennent la peine de courir dans tous les sens. Ici rien ! Une fois la porte défoncée, les gonzesses étaient à genoux les mains jointes à chanter des trucs en latin. Y en a qu'ont résisté de ton côté ?

Erlendur : je sais pas si on peut appeler ça « résister », y a une vieille qui m'a jeté des gouttes d'eau avec un goupillon, j'ai pas compris...

Varg : on a beau être riche, c'est pas avec ces faits d'armes qu'on ira au Valhalla.

Varg se penche vers une nonne un peu plus âgée que les autres, qui marmonne des prières depuis le départ du couvent.

Varg : ta gueule la vioque ! T'en a pas marre d'invoquer un dieu qui t'a pas défendue ! Comment on peut encore être chrétien de nos jours ?

Sœur Marie-Arlette : je suis chrétienne depuis mon baptême, la vérité m'a été révélée, ce crucifix que je porte jour et nuit en atteste. Si vous êtes trop brutes pour comprendre qu'il n'y a qu'un Dieu unique, tant pis pour vous, vous brûlerez en enfer !

Varg pouffant: qu'est-ce que c'est que ce charabia ?

Sœur Marie-Arlette : comment osez-vous rire après le sacrilège que vous venez de commettre ? Vous avez volé l'or que de braves chrétiens avaient épargnés après de longues années de labeur pour racheter leurs péchés. La souffrance de votre prochain ne vous émeut pas ? Notre Église, elle, est miséricordieuse !

Varg : tu parles ! L'or stocké dans ton temple ne servait à rien. Il n'avait aucune valeur. Nous avec ça, nous allons acheter des armes, du tissus et des lingots d'argent. Et on va les acheter à tes braves chrétiens francs et saxons. Donc ton or va circuler à nouveau, donc ton pays s'enrichira. Grâce à ton dieu ? Non, grâce à bibi !

Sœur Marie-Arlette : ce qui est vénal est diabolique, c'est écrit dans la Bible. Vous devriez la lire au lieu de vous enivrer, il n'est peut-être pas trop tard pour sauver votre âme !

Varg : ça me servirait à quoi? Moi je suis riche, toi t'es moche, triste et pauvre !

Sœur Marie-Arlette : j'ai fait vœux de pauvreté. J'ai une vie riche et cela vaut mieux qu'une vie de riche.

Varg : tu doutes jamais toi ?

Sœur Marie-Arlette : non car je sais que j'ai raison. Peu importe ce qu'il va advenir de moi. Qu'il soit marqué sur ma tombe que « toute ma vie j'ai eu la foi, même si les barbares l'ignorent ». Le royaume de Dieu sera un jour instauré sur Terre. Ce sera pour votre bien, même si vous ne le savez pas. Jésus est notre sauveur.

Varg se tape sur les cuisses en riant à gorge déployée devant l'inflexibilité de la religieuse. Elle lui rappelle sa vieille tante constipée. Amusé, Erlendur a suivi la conversation. Curieux, il veux encore éprouver le fanatisme de cette bigote.

Erlendur : Jésus ? Combien de cavalerie lourde ?

Sœur Marie-Arlette est brièvement déstabilisée par cette association entre détachement spirituel et pragmatisme militaire. Cela ne rentre pas dans son schéma de pensée. Elle réfléchit à toute vitesse pour trouver une citation de la Bible propre à embrouiller ce païen. Elle va répondre lorsqu'une toute jeune nonne assise à ses côtés lui coupe la parole :

La jeune sœur : on a pas besoin de cavalerie lourde, on aura bientôt la vôtre. Si vous êtes pas la moitié de deux abrutis, vous viendrez d'ici peu manger dans la main de nos évêques.

à suivre …



mardi 16 août 2016

Où il est question de vikings cabotins, de nonnes militantes et de quelques autres élèments pseudo-historiques. 1/3

Quelque part dans une bourgade côtière de la Francie, aux environs de l'an 900. Deux hommes, Erlendur-le-penseur et Varg-le-fougeux, sont attablés dans une auberge. Malgré le fait qu'ils soient les seuls à parler et comprendre le norrois, inconsciemment, ils échangent à voix basse. Ces deux hommes sont des « hommes du nord », les fameux vikings, mais ce soir, aucun attribut guerrier ne se laisse deviner. Erlendur et Varg font partie d'une expédition commerciale. Ils longent les côtes du continent pour vendre de l'ambre, des fourrures et du bois. Accessoirement, ils étudient aussi les régions traversées : ressources, accessibilités et surtout systèmes de défense. L'information étant une marchandise comme une autre, les éléments intéressants seront revendus aux Jarls danois pour de futures expéditions de pillages. Mais ces dernières semaines, ces récoltes sont pauvres.

Varg : beuuurk ! Mais avec quoi ils le font leur cidre ? de la pisse d’âne fermentée ? Ils ont vraiment rien pour eux ces crevards de francs !

Erlendur : il est vrai que les ressources de ce pays sont quelque peu … restreintes. Ce qui n'arrange pas nos affaires.

Varg: Quelque peu restreintes ? C'est mort oui ! Tout pue la misère dans ce bled ! Regarde ces connards autour de nous comment qu'ils sont maigres ! Porter des objets en métal ça les essoufflerait ! Un raid ici, à tout casser, ça rapporterait un demi-sac de grains et quelques poules malades... parce que moi j'embarque pas leur picole !

Erlendur : reste la bâtisse qu'on a aperçu sur la côte, à deux lieues d'ici.

Varg : mouais... faudrait voir...

L'aubergiste s'est approché de nos deux compères. Ayant flairé des clients fortunés, il tente de les retenir en posant d'autorité un nouveau pichet de cidre sur la table.

L'aubergiste : cadeau de la maison ! Tout va comme vous voulez, messieurs les touristes ? Est-ce que je peux vous être utile à quelque chose ?

Erlendur lève son broc plusieurs fois en direction de l'aubergiste, mais sans jamais le porter à sa bouche.

Erlendur parlant en franc : merci pour ce vigoureux breuvage. Mon ami me disait tout le bien qu'il en pensait. Allez Varg ! Fait honneur à notre hôte ! Cul sec ! Varg avale le cidre en laissant échapper des larmes. Puisque vous nous proposez votre aide, vous allez arbitrer notre différent. Mon camarade prétend que la bâtisse au nord du village est une garnison, moi je pense que c'est une ferme fortifiée, qui de nous deux a raison ?

L'aubergiste : aucun d'entre vous ! Vous devez parler du couvent.

Erlendur : et qu'est-ce donc qu'un Kou-Ven ?

L'aubergiste bombant le torse : c'est le lieu sacré où reposent les reliques de Saint-Léon, tué d'un coup de pieu par le diable lui-même. Ses ossements sont désormais gardés dans un merveilleux coffre incrusté d'or et de diamants.

Les deux vikings se regardent, soudain plus attentif.

Erlendur : et... hum !... les habitants du …. Kou-Ven seraient-ils intéressés par la venue de deux honnêtes commerçants ? Pensez-vous qu'ils auraient quelques piécettes à troquer contre des produits de qualité garantie ?

L'aubergiste hilare : des piécettes ? On voit que vous n'êtes pas d'ici ! Sachez messieurs que le couvent de Saint-Léon recèle le plus grand trésor de la région ! Tout homme qui en a les moyens rachète ses péchés en donnant de l'or. Mais ne vous faites pas d'espoir, cet or n'est plus en circulation, il est désormais pour Notre Seigneur Jésus.

Varg : nomdedieudenomdedieudenomdedieu !

Erlendur : mais un tel trésor doit être sous bonne garde je présume ?

L'aubergiste : évidement ! Il est sous la protection des nonnes.

Erlendur : des nonnes ?

L'aubergiste : des nonnes. Des religieuses, une quarantaine de femmes. Ça va des novices qui ont seize ans jusqu'à la mère supérieure, 60 ans cette année.

Erlendur : serait-ce des guerrières surentraînées ? Des porteuses de boucliers, des skjalmös comme on dit chez nous ?

L'aubergiste : non ! La violence est bannie ! Elles ont fait vœux de chasteté et de pauvreté... mais leurs prières sont très puissantes !

Varg : par la pine de fer d'Odin ! Erlendur lui donne des coups de pieds sous la table.

L'aubergiste : … sans parler de leurs connaissances des textes sacrés, elles sont incollables pour vous justifier la consubstantialité du Père et du Fils...

Erlendur : voui voui voui... mais mettons que des gens mal intentionnés veuillent quand même s'en prendre aux richesses du Kou-Ven – on voit de ces choses par les temps qui courent -il y a bien une garnison à proximité, prête à intervenir ?

L'aubergiste : Pas la peine puisque je vous dis qu 'elles prient ! C'est IM-PO-SSIBLE d'attaquer le couvent! Un homme assez fou pour le faire serait aussitôt excommunié par le Pape, banni de l’Église ! Vous vous rendez compte ?

Erlendur : oh ben oui alors... merci pour tous ces éclaircissements mon brave, faites donc porter un tonneau de ce... délicieux cidre aux hommes restés sur notre bateau.

L'aubergiste s'éloigne, ravi de son affaire. Erlendur se retourne vers son compagnon qui dissimule mal son excitation.

Erlendur : si je résume calmement la situation, nous avons un bâtiment isolé, plein à craquer d'or, occupé par des femmes vierges désarmées...

Varg : quand on va raconter ça aux copains, on va pas pouvoir les tenir. On y va s'te plaît ! S'te plaît ! S'te plait !

Erlendur se passe la main sur la barbe, pensif. Il soupire et reprend :

Erlendur : Pas d'alcool pour Gunnar et Roddrik, ce soir c'est eux qui conduiront le drakkar. On sort les haches de sous les bancs de rames et on va rendre visite à ces nanas qui sont si fortes en textes sacrés !

À suivre...